Pourquoi Collectivités dynamiques? 10 raisons pour lesquelles le Canada doit réduire la pauvreté

Ce texte est constitué de notes tirées d’un discours que j’ai livré à Ottawa le 6 mai, au sommet de Tamarack pour la réduction de la pauvreté.
Stephen-Huddart-authorFRJohn Wilson McConnell, qui a établi en 1935 la fondation pour laquelle j’ai le privilège de travailler, est né en 1877 d’immigrants irlandais arrivés au Canada la même année, illettrés et sans-le-sou. Comme tant d’autres à l’époque, et des millions d’autres depuis lors, sa famille espérait trouver ici une vie meilleure.
Nous savons maintenant que la promesse d’abondance qui a incité des familles comme les McConnell à venir au Canada – souvent avec l’offre de terres gratuites ou à bas prix – a eu des conséquences désastreuses pour d’autres. L’époque de la colonisation a entraîné le déplacement et la marginalisation systématiques des peuples autochtones.
Il est néanmoins frappant de noter qu’à partir de débuts aussi modestes, McConnell est sans doute devenu à l’âge de 50 ans l’homme le plus riche au Canada. Comment est-ce possible?
L’avantage de passer à la vie adulte au XXe siècle
McConnell est allé à l’école publique et, même à l’époque, les écoles ontariennes étaient de niveau international. Ainsi que le note son biographe, « À l’Exposition internationale de Paris en 1887, le ministère de l’Éducation de l’Ontario a remporté des prix dans six catégories – plus que les Britanniques et le reste de l’empire ensemble. » Quand sa famille a quitté la ferme de Muskoka pour aller à Toronto – passant de la pauvreté rurale à la pauvreté urbaine –, McConnell a trouvé du travail dans le service de tenue de livres d’un commerçant de textile. Il a aussi suivi des cours du soir au YMCA. C’est ainsi qu’il s’est initié aux affaires et il est vite devenu commerçant de bois, de blé et d’autres produits de base.

Le chalet de Muskoka où McConnell a grandi serait presque identique à celui-ci. Photo offerte gracieusement par Walker et Kapya Riley, prise vers 1889.

Le chalet de Muskoka où McConnell a grandi serait presque identique à celui-ci. Photo offerte gracieusement par Walker et Kapya Riley, prise vers 1889.



Enseignement public gratuit, organismes communautaires appuyant le développement des jeunes et solidité du secteur privé : la combinaison de ces trois éléments a aidé McConnell et des millions d’autres personnes à sortir de la pauvreté. Dans ces efforts concertés, on voit poindre une approche multisectorielle axée sur l’égalité des chances, qui fait écho au travail réalisé aujourd’hui par Collectivités dynamiques.
Mais cela n’explique pas entièrement le succès de McConnell.
Dans son ouvrage à succès, Capital in the 21st Century, Thomas Piketty montre à quel point McConnell a eu de la chance de vivre au XXe siècle. Plusieurs crises – dont la Dépression et deux Guerres mondiales – ont anéanti de vastes fortunes privées et incité les gouvernements à redistribuer les ressources. Les calamités peuvent offrir des occasions à saisir aux personnes capables de tirer profit des nouvelles règles du jeu.
McConnell a aussi vécu à une époque où la croissance économique dépassait nettement, en moyenne, le rendement du capital investi. Comme le démontre le graphique de Piketty, dans toute l’histoire de l’humanité, il n’y a jamais eu de période où cela ait duré aussi longtemps. Normalement, partout dans le monde et la plupart du temps, les sociétés vivent peu à peu une répartition de plus en plus inégale de la richesse – autrement dit, des inégalités croissantes et des niveaux extrêmes de pauvreté. Ce que nous montre le graphique, c’est que nous vivons présentement un retour à cette norme, partout dans le monde.
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Pour compliquer encore la situation, nous vivons maintenant à une époque où le modèle de croissance économique menace les systèmes qui assurent notre survie à tous. Il est tout simplement inimaginable de poursuivre à l’infini cette expansion de l’activité économique.
Alors, maintenant que nous savons comment nous en sommes arrivés là et que nous connaissons les options pour aller de l’avant, il faut se demander comment nous pouvons bâtir une société qui respecte les limites écologiques et élimine la pauvreté.
Au Canada, nous avons la chance d’avoir Paul Born et ses collègues de Collectivités dynamiques, un projet de Tamarack, et plusieurs autres collaborateurs, pour nous aider à répondre à cette question. J’aimerais proposer dix raisons — parmi bien d’autres — pour lesquelles ce travail est si important.
10. La pauvreté vampirise
La pauvreté vampirise littéralement la vie des personnes et des collectivités. Elle raccourcit l’espérance de vie – jusqu’à 20 ans – si on se fie à la disparité entre l’homme inuit et le Canadien moyen. Elle réduit aussi la participation des gens à l’action bénévole et au vote – le cœur même de la vie citoyenne. Toutefois, quand on intègre les pauvres à des projets d’impact collectif tels que Collectivités dynamiques, et que l’on focalise sur leurs priorités et leurs aspirations, on rehausse leur situation et leur influence; on augmente l’espoir et l’esprit communautaire; et on aide à changer des vies dans le bon sens.
9. La pauvreté trahit une promesse faite aux enfants
En 1989, le Parlement a adopté à l’unanimité la résolution Broadbent en vue d’éliminer la pauvreté des enfants d’ici l’an 2000. Nous avons échoué. Aujourd’hui, un enfant canadien sur sept vit dans la pauvreté – quatre sur dix dans le cas des enfants autochtones. Les villes et les provinces peuvent faire beaucoup, mais le gouvernement fédéral doit aussi jouer son rôle.
Nous avons le mécanisme du Bon d’études canadien, qui offre aux enfants de famille à faibles revenus une subvention gratuite de 2000 $ pour les études postsecondaires. On verse un paiement initial de 500 $ à la naissance, puis 100 $ par année pour les 15 années suivantes.
Une étude longitudinale menée par William Elliott démontre que même pour un enfant d’à peine quatre ans, le simple fait de savoir qu’il y a de l’argent de côté pour son avenir a un effet mesurable : un effet bénéfique sur l’estime de soi, l’assiduité scolaire, la diplomation et l’inscription à des études postsecondaires (voir la page 33 du rapport – en anglais seulement).
Il y a présentement 600 000 dossiers actifs pour le Bon d’études canadien, mais il reste encore 1,4 million d’enfants qui y ont droit sans l’utiliser. Visitez www.smartsaver.org et passez à l’action!
8. La réconciliation passe forcément par la justice économique
Dans son ouvrage majeur de 2001 sur les collectivités autochtones, Cindy Blackstock cite l’indice du développement humain de l’ONU en 1998, qui place le Canada au premier rang des pays où il fait bon vivre dans le monde. Elle note cependant que si l’indice était établi à partir des conditions de vie des peuples autochtones, le Canada tomberait à la 62e place.
J’ai déjà parlé des origines de cette inégalité et de son ampleur. Une fois encore, l’éducation est l’élément clé. Mais j’ai des nouvelles encourageantes pour vous : en 1975, 1500 Autochtones faisaient des études postsecondaires au Canada. Aujourd’hui, il y en a plus de 70 000!
7. Il est temps d’accroître l’équité intergénérationnelle
Selon une étude récente de BMO [link], les étudiants canadiens finissent leurs études postsecondaires avec une dette moyenne de plus de 26 000 $ et ils se butent à un marché de l’emploi précaire. Le niveau de chômage des jeunes est d’environ 15 %; le niveau de sous-emploi est beaucoup plus élevé. Ne doit-on pas faire plus pour offrir aux diplômés d’aujourd’hui le meilleur début possible, sur le plan du parcours de carrière et de la création d’entreprises?
 6. Piketty a raison
L’inégalité est croissante et cela a des effets corrosifs sur la cohésion sociale. Le New York Times rapportait récemment que les primes versées aux travailleurs de Wall Street en 2014 équivalaient au double du revenu total du million d’Américains qui travaillaient à temps plein au salaire minimum fédéral la même année. Même si la situation n’est pas aussi mauvaise au Canada, il est démontré que l’écart se creuse de plus en plus entre les revenus.
 5. La pauvreté est malsaine et elle est en train de tuer notre système de santé
Comme le note Jeffery Simpson dans son récent ouvrage, Chronic Condition, « La pauvreté est le déterminant ayant le plus d’influence sur la santé ». Par ailleurs, l’Association médicale canadienne a fait remarquer que 20 % des dépenses en santé vont au traitement de maladies que l’on peut attribuer aux faibles revenus et aux piètres conditions de logement. L’Association recommandait récemment que tous les gouvernements considèrent comme une priorité absolue l’élaboration d’un plan d’action pour éliminer la pauvreté. (Laurel Rothman, 2014 et Association médicale canadienne, 2013).
 4. Des systèmes sociaux plus judicieux
Le Manitoba compte environ 10 000 enfants en famille d’accueil, au coût annuel d’environ 100 000 $ chacun. Ils sont en majorité autochtones. C’est plus que dans les pensionnats à l’époque. Plusieurs provinces vivent une situation similaire.
La recherche démontre que dans jusqu’à 30 % des cas où les enfants sont pris en charge par l’État, les conditions de logement sont l’élément déclencheur – pour des motifs tels que le surpeuplement, le manque de chauffage, les moisissures et la décrépitude.
Et le coût des subventions au logement? À peu près 15 000 $ à 20 000 $ par année. Voulez-vous bien me dire ce que nous subventionnons? Dans le projet Winnipeg Boldness, la collectivité de Point Douglas et des partenaires du gouvernement, du milieu des affaires et du secteur communautaire veulent renverser ce modèle en instaurant des soins axés sur la famille – où les agences sociales collaborent pour soutenir la famille plutôt que d’aborder les problèmes à la pièce. On trouve de pareils échecs systémiques dans les milieux de la justice, la santé publique et l’éducation.
3. Créer l’économie des solutions
Chaque problème lié à la pauvreté est une occasion de créer une solution et de la financer. L’innovation sociale et l’entrepreneuriat social sont en train de s’ouvrir à tout un champ de l’activité économique que l’on pourrait qualifier d’économie des solutions – une économie qui appuie la création de collectivités plus saines, plus justes, plus équitables et plus viables pour tous les Canadiens. Il y a beaucoup de possibilités de nouveaux emplois dans divers domaines – soins à domicile, rénovations éconergétiques et production alimentaire locale.
 2. Mesurons ce qui a de l’importance
Il est clair que le produit intérieur brut ou PIB est une mesure inadéquate du bien-être de la collectivité. Plusieurs nouveaux indices suggèrent une meilleure approche. Citons par exemple les Signes vitaux de Fondations communautaires du Canada et l’adoption de l’Indice canadien du bien-être par la Fondation Trillium de l’Ontario. Le Caledon Institute travaille présentement à un Rapport social du Canada.
 1. Toutes les solutions sont locales et systémiques
L’innovation sociale se passe dans des villes, des villages et des collectivités rurales au Canada. En gardant au cœur même de notre travail les personnes ayant une expérience directe de la pauvreté, nous assurons sa légitimité et sa pertinence. En misant sur les forces respectives des divers secteurs – privé, public et communautaire –, le Canada réussira à surmonter des problèmes complexes. Si nous lions le travail local à un réseau d’apprentissage national, il émergera des écarts de l’ancien système un système social nouveau et meilleur.