Sème l’avenir s’efforce d’améliorer la vie des agriculteurs et agricultrices, d’accroître la biodiversité et de favoriser la souveraineté dans le domaine des semences et de l’alimentation. Ce sont tous là des éléments indispensables à la santé des gens et des écosystèmes qui nous soutiennent. L’entrevue réalisée avec la directrice générale de l’organisme Jane Rabinowicz a été abrégée pour des raisons de longueur et de lisibilité.

Comme l’indique le changement de nom récent de l’organisme, qui est passé d’USC Canada (pour Unitarian Service Committee) à Sème l’avenir, vous avez développé un mandat de plus en plus précis. Pouvez-vous nous parler de cette évolution et de sa raison d’être?

Elle découle de nos très nombreuses années à travailler sur le terrain auprès des communautés. L’alimentation est un des outils les plus puissants à notre disposition si nous voulons créer un changement social, améliorer les moyens d’existence et soutenir l’intendance environnementale. Une plus grande partie de notre programmation en est venue à porter sur l’agriculture au fil du temps. La sécheresse et la famine qui ont sévi en Éthiopie dans les années 1980 ont agi comme un catalyseur pour nous. En collaborant avec des agriculteurs et des agricultrices, ainsi qu’avec la Banque génétique nationale de l’Éthiopie, nous avons été à même de constater le pouvoir des semences et des connaissances locales pour rebâtir la sécurité alimentaire d’une région.

La question n’est pas seulement d’avoir des semences et des aliments adéquats. La souveraineté dans le domaine de l’alimentation et des semences renvoie aux droits de tous, de la personne qui produit à celle qui consomme, et à l’intendance environnementale. Au cours du dernier siècle, nous avons observé une hausse de la concentration dans le système alimentaire et semencier, une perte de contrôle parmi les producteurs et les productrices de semences, ainsi qu’un déclin de 75 % sur le plan de la biodiversité agricole. Nous sommes aussi sur la bonne voie pour que ce déclin se poursuive. Il existe un lien évident entre la consolidation du système semencier et la perte de droits des agriculteurs et agricultrices, le déclin de la biodiversité et la dégradation environnementale. La recherche et le développement portent principalement sur la sélection végétale et les cultures qui intéressent le plus les grandes entreprises qui dominent le système. Ces cultures sont celles qui poussent le mieux avec des engrais, des pesticides et des produits chimiques qui sont nocifs pour la santé humaine et environnementale, en plus de contribuer en grande partie aux émissions de carbone dans le secteur agricole.

Vos travaux de défense des droits récents portent surtout sur le droit des agriculteurs et agricultrices à sauver leurs semences. Pouvez-vous expliquer pourquoi ce droit est fondamental et partager certaines des implications qui en découlent pour le Canada?

Les semences sont à la base de la vaste majorité des aliments que les êtres humains consomment. Elles représentent le début et la fin du cycle agricole. Et il ne faut pas oublier que les agriculteurs et agricultrices sont à l’origine les premiers sélectionneurs végétaux. Ils étudiaient la façon dont les cultures poussaient dans leurs milieux, sauvant les semences des plants qui offraient le meilleur rendement pour ensuite les mettre en terre la saison suivante, et ce, bien avant qu’il n’y ait des établissements universitaires. Le processus de sélection et de sauvegarde constitue le fondement de notre approvisionnement alimentaire. Les pratiques agricoles, les plants et l’environnement ont évolué conjointement au fil du temps.

La diversité sur le plan agricole crée de la résilience, un peu comme dans un portefeuille d’investissement. Et pour avoir cette diversité, il faut garder les semences dans les mains des agriculteurs et agricultrices. Miner ce droit mine le fondement même de l’agriculture et nous rend vulnérables, surtout à la lumière des changements climatiques. Nous sommes en effet plus à risque lorsque la diversité diminue dans le domaine des semences et de l’alimentation.

En tant que signataires de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), nous sommes tenus d’avoir des cadres de propriété intellectuelle qui régissent la façon dont les semences sont sélectionnées, enregistrées, produites et commercialisées. Les obligations du Canada sont similaires à celles des autres signataires. Le problème, c’est que les accords commerciaux vont souvent à l’encontre des cadres qui maintiennent les droits des agriculteurs et agricultrices et veillent à ce qu’ils profitent de la vente des semences qu’ils aident à créer. Le commerce est l’atout premier et cela a eu des répercussions négatives sur la biodiversité, la contamination environnementale, la santé humaine et les moyens d’existence de nombreux agriculteurs et agricultrices.

Moins de 1 % des Canadiens et Canadiennes exploite une ferme. Nous devons soutenir les agriculteurs et agricultrices, et nous assurer que des jeunes choisissent ce milieu. La dette agricole atteint actuellement un sommet record de 106 milliards de dollars. Les coûts augmentent, mais pas les revenus. Si l’alimentation vous tient à cœur, vous devez vous préoccuper du sort des agriculteurs et agricultrices du pays.

C’est un choc d’apprendre que la diversité des cultures a chuté de 75 %. Pouvez-vous nous dire ce qui est en jeu au moment où les changements climatiques aggravent notre situation périlleuse et comment Sème l’avenir envisage un avenir plus positif?

L’objectif de Sème l’avenir, de ses partenaires et des agriculteurs et agricultrices est de créer une nouvelle diversité et veiller à adapter les cultures aux changements environnementaux afin que les fermes puissent devenir des banques génétiques vivantes. La sélection végétale doit se faire en tenant compte des éventuelles conséquences des changements climatiques. Elle doit aussi être orientée vers une agriculture à faibles intrants, ce qui veut dire des cultures productives qui poussent bien sans l’utilisation d’intrants liés aux combustibles fossiles, puisque ces derniers augmentent les émissions de carbone et sont toxiques pour les gens et la planète. Ils rendent aussi l’agriculture très coûteuse. Les réduire pourra donc s’avérer bénéfique sur plusieurs plans.

Nous faisons équipe avec l’Union nationale des fermiers (UNF) pour exprimer clairement l’urgence d’agir face à la crise climatique. Nous travaillons aussi avec des décideurs et des décideuses pour aider le Canada à atteindre les cibles de l’Accord de Paris sur le climat. L’agriculture doit faire partie de la solution. Les revenus ont augmenté, la dette agricole a augmenté, mais les salaires sont restés les mêmes. Il s’agit d’un problème grave et il y a un lien évident entre des intrants élevés, un taux important d’émissions et un haut niveau d’endettement. Le rapport de l’UNF sur ces tendances présente de bonnes occasions d’agir.

Depuis 2013, nous collaborons avec des agriculteurs, des agricultrices, des chercheurs et des chercheuses de partout au Canada dans le but de sélectionner des cultures qui poussent bien dans les climats locaux sans produits chimiques nocifs, et ce, en veillant à ce que les agriculteurs et agricultrices puissent exercer un contrôle sur leurs semences. Nous travaillons avec l’Université du Manitoba dans le cas des grandes cultures, comme le blé, l’avoine et la pomme de terre, et nous travaillons avec l’Université de la Colombie‑Britannique pour ce qui est des cultures de légumes.

Nous avons récemment mis sur pied le programme Fermiers pour la transition climatique dans le but de mettre en application tout ce que nous avons appris sur le plan communautaire pour soutenir les agriculteurs et agricultrices, et mobiliser les Canadiens et Canadiennes autour d’une alimentation saine, sûre et durable. À l’époque des changements climatiques, les gens cherchent des solutions au quotidien et quoi de plus puissant que l’alimentation comme outil?

Selon vous, quel est l’aspect des travaux de Sème l’avenir qui est le moins connu ou dont on parle le moins et qui mériterait plus d’attention?

Nous sommes reconnus dans le domaine de l’alimentation comme chef de file en matière de biodiversité, d’agriculture durable et de travaux de défense des politiques. Nous avons modifié le nom et l’image de marque de l’organisme, car nous pensions qu’il était temps de montrer au public canadien qui nous sommes aujourd’hui. « Nos aliments, notre pouvoir » est notre nouveau slogan et nous sommes très heureux de participer à des communautés de pratique qui nous permettront non seulement d’apprendre de nos pairs, mais aussi de partager nos apprentissages.