Le Salon 1861 propage une nouvelle forme de foi dans la Petite Bourgogne

Par Ingrid Hein
AMC14-1014-Church-8858-BW-1024x737 (1)
Le mois dernier, le Salon 1861 accueillait le tournage de TEDxMcGill, la série de conférences « Art x Business », le Startup Weekend de la communauté UP, un projet de réalité augmentée de l’église Saint‑Joseph, le marathon de programmation ProtoHack ainsi que le gala « Les Victoires de la Bourgogne », qui célèbre les efforts des enfants de la communauté de la Petite‑Bourgogne.
Aussi au programme du Salon : un groupe de prière musulman local, un restaurant offrant des produits locaux, une fête techno (« rave ») matinale, une activité de danse aérobique latine (ZumbaMC), des pigistes qui collaborent au Laboratoire de co-création, etc.
Le Salon 1861 a beaucoup changé depuis que Quo Vadis, une société immobilière certifiée « B Corp », l’a repris des Sulpiciens. Il ne s’agit plus d’une église délabrée et abandonnée par ses fidèles, mais d’un centre communautaire animé, où des partenaires improbables siègent à un conseil administratif. Des groupes de prière musulmans, des organisations sportives communautaires, des établissements universitaires et des entrepreneurs en nouvelles technologies y sont maintenant rassemblés à une même table.
Natalie Voland, présidente de Quo Vadis, ne l’aurait pas voulu autrement.
« Cette sensation d’émerveillement qui vous bouleverse lorsque vous entrez ici aujourd’hui, je l’ai eu il y a quatre ans en voyant l’endroit pour la première fois », raconte Mme Voland, dont la société de gestion a participé à la transformation du bâtiment. « De tous les lieux gérés par mon entreprise, c’est le plus petit, mais il a conquis mon cœur. Je me rappelle que lorsque j’y suis entrée, j’ai dit (de façon inappropriée) : “Oh mon Dieu! Comment pouvons-nous sauver cette église?” »
bcorp_FRRien n’a été facile. Dans un quartier de plus en plus menacé par l’embourgeoisement, la méfiance envers les nouveaux venus fait obstacle aux projets immobiliers.
La Petite‑Bourgogne abrite 58 groupes ethniques, et sa concentration de logements subventionnés est la plus élevée en Amérique du Nord. Soixante pour cent des résidents vivent sous le seuil de pauvreté. « De nombreux enfants vont à l’école le ventre vide », commente Mme Voland.
Lorsque les Sulpiciens ont mis l’église en vente, ils n’espéraient guère plus que la restauration d’un mur ou deux, à moins de trouver l’acheteur idéal.
Les Sulpiciens ont vite constaté l’intégrité de Mme Voland. Malgré deux offres plus élevées pour le bâtiment (deux projets d’immeuble en copropriété), ils ont choisi de lui vendre l’église; ils étaient convaincus de la laisser entre de bonnes mains.
Ils ne se doutaient pas qu’ils envoyaient Mme Voland au champ de bataille. Une promotrice immobilière s’appropriant l’église? Les résidents de la Petite‑Bourgogne se sont immédiatement sentis menacés.
Officiellement, le projet a été annoncé comme une transformation de l’église Saint‑Joseph en une salle de réception, une galerie d’art et un restaurant.
Les résidents locaux ne l’ont pas entendu de cette oreille. Une membre de la communauté est passée à l’action et a recueilli des signatures pour tenir un référendum et ainsi tenter de bloquer l’ouverture du Salon 1861 : elle affirmait que ce projet entraînerait du bruit nocturne, l’accaparement des places de stationnement par des gens de l’extérieur, ainsi que « davantage de gens riches méprisant les résidents locaux ».

homepage image

 

Tisser des liens avec les résidents locaux

Selon Nicole Vallières, citoyenne active habitant à proximité, ses voisins ressentent les répercussions de la nouvelle promotion immobilière. Elle précise que la rue Notre‑Dame, à un demi-pâté de maisons de l’église, est résidentielle d’un côté et commerciale de l’autre. Là où il y avait de petits magasins d’antiquités, il y a maintenant une multitude de restaurants et de bars chics, chers, et surtout inaccessibles aux résidents locaux.
« Nous avons l’impression d’être muselés. Ils bloquent les embarcadères destinés aux véhicules pour handicapés parce qu’il n’y a plus de place pour se stationner, ils rient sur la terrasse du restaurant jusqu’à trois heures du matin, ce qui nous empêche de dormir, ils font crisser les pneus de leurs voitures sport… Ils n’ont aucun respect pour la communauté. »
D’où le scepticisme initial envers le Salon, un lieu pouvant accueillir jusqu’à 600 personnes. « Tous se sont mis en colère lorsqu’ils en ont entendu parler », raconte Mme Vallières.
Lorsqu’elle a découvert qu’il y avait une consultation publique sur le zonage du terrain de l’église, elle a foncé droit à l’hôtel de ville et exigé son report, affirmant que le voisinage n’en avait pas été informé.
« À l’hôtel de ville, ils m’ont dit : “Madame, un article est paru dans La Voix Populaire.” Je leur ai répondu : “Nous ne recevons pas ce journal dans la Petite‑Bourgogne! Pour se le procurer, il faut aller à l’hôtel de ville ou à la bibliothèque. Vous auriez dû écrire aux résidents.” » Elle leur a expliqué que les résidents autour de l’église sont âgés et pauvres. Même accéder au courriel leur est difficile. « Nous n’avons pas tous Internet, affirme-t‑elle, et tous ne sont pas assez en forme pour marcher jusqu’à la bibliothèque pour lire leur courriel ou se procurer le journal. »
Natalie Voland a communiqué avec Mme Vallières. « Elle était assez en colère », se rappelle Mme Voland. Mme Vallières voulait une réponse à la fameuse question : « Qu’est-ce que j’y gagne? ».
La glace a été rompue, et une amitié s’est nouée. Lors de cette rencontre, Mmes Voland et Vallières ont mis sur pied un conseil administratif de 20 résidents. Tous les membres de ce conseil savent que Le Salon est une organisation à but lucratif, mais ils sont fiers de sa présence dans leur communauté, car cet espace leur est aussi destiné.
Le conseil administratif inclut des mères, des prêtres, des membres de la communauté musulmane, ainsi que des représentants des groupes de logement social, du centre sportif et de l’école primaire d’à côté. « Je considère maintenant quelques-unes de ces personnes comme des amis proches », confie Mme Voland.
Mme Voland permet à la communauté d’utiliser le Salon pour des activités, et l’achat de deux ordinateurs portatifs est en cours pour que les résidents locaux puissent accéder plus facilement à Internet. De plus, elle envisage notamment d’offrir des ateliers aux résidents, de les aider à préparer leur curriculum vitæ et de leur permettre d’utiliser les photocopieurs. On parle aussi d’organiser des cafés le soir ou d’offrir des privilèges d’adhésion permettant aux membres d’utiliser les lieux à peu de frais.
Pendant ce temps, le Laboratoire de co-création attire des pigistes et des petites entreprises. Le bâtiment néogothique, dont la beauté fascine aussi la communauté artistique, est devenu un site hors campus offrant des possibilités d’apprentissage appliqué aux étudiants et aux chercheurs de l’Université McGill. Mme Voland a convaincu de grandes sociétés comme Vidéotron de commanditer des entreprises en démarrage et d’y tenir des activités.
rf-AMC15-1020-Salon-8395

Réunir les actionnaires et les parties prenantes

Les liens tissés avec la communauté ont permis de donner le juste ton au projet. Jackson Joseph, coordonnateur du Centre sportif de la Petite‑Bourgogne et résident de la Petite‑Bourgogne depuis plus de 40 ans, se souvient des premières rencontres avec la communauté. « Ils ont crucifié Natalie au point où je me suis presque levé pour dire : “Ça suffit!” Je voulais toutefois constater combien de coups cette femme pouvait encaisser. Je lui ai dit après : “Je vais vous aider.” »
« Elle n’est pas avide d’argent, affirme M. Joseph. Je n’ai jamais vu personne comme Natalie dans le secteur privé. Elle est unique en son genre. »
Selon M. Joseph, la Petite‑Bourgogne a besoin d’un plus grand nombre d’entreprises et d’investissements socialement responsables pour sauver les bâtiments de la communauté et stimuler le développement économique. Il donne en exemple le Negro Community Centre, qui vient tout juste d’être démoli en décembre 2014; cet important centre fourmillait d’activités pendant l’époque du jazz à Montréal et hébergeait une église et un centre communautaire, en plus d’accueillir des cours de danse. Enfant, M. Joseph y passait beaucoup de temps.
« Le Centre est devenu tellement délabré qu’un enfant s’est tué en franchissant la palissade », dit‑il. Les résidents savaient que le temps était venu de démolir le bâtiment condamné.
« Nous nous sentions alors impuissants. La même chose aurait pu arriver à l’église. Tout le monde voulait la sauver, mais personne ne savait comment », raconte-t‑il.
« Nous sommes chanceux qu’elle (Voland) ait choisi notre communauté. Elle aurait pu aller partout », dit Rosemary Segee, résidente de la Petite‑Bourgogne et directrice du Centre communautaire Tyndale St‑Georges, qui dessert la communauté. « Cette entreprise est la seule en son genre dans la Petite‑Bourgogne. »
« Je crois toutefois qu’elle est devenue un véritable modèle pour les autres communautés. »