Prospérité Canada est un organisme de bienfaisance canadien qui s’efforce d’accroître les possibilités économiques des Canadiennes et des Canadiens vivant dans la pauvreté grâce à des politiques et des programmes novateurs. Il s’efforce de créer et de promouvoir des politiques, des ressources et des programmes financiers qui améliorent la santé financière des personnes à faible revenu. L’entrevue réalisée avec la PDG Liz Mulholland a été abrégée pour des raisons de longueur et de lisibilité.

Le cadre d’autonomisation financière de Prospérité Canada vise à amener les gens à passer de la survie à la prospérité, d’une situation de crise à la capacité de bâtir des actifs durables. Pourquoi ce travail est-il important et nécessaire?

Il n’existait pas de domaine d’autonomisation financière au Canada avant que nous commencions ce travail. Certaines communautés offraient des cliniques d’impôt gratuites, mais il n’existait aucune autre mesure d’aide financière individuelle, à part des services de conseil en crédit qui ne sont pas précisément destinés aux personnes à faible revenu. Nous avons donc commencé par concevoir un curriculum de littéracie financière personnalisé pour les personnes à faible revenu. Nous avons aussi formé des éducatrices et des éducateurs financiers communautaires, mais nous avons constaté au fil du temps qu’il fallait également des services plus détaillés et des conseils pratiques.

Plus particulièrement, de nombreuses personnes à faible revenu ne soumettent pas de déclaration de revenus et ne réclament pas les prestations qui leur sont dues. Selon les meilleures estimations, tous les ans, plus de 2 milliards de dollars de prestations fédérales ne sont pas réclamés par des personnes qui y ont droit et qui ont besoin de ces prestations pour répondre à leurs besoins premiers et acquérir une sécurité financière pour l’avenir.

 Cela inclut des prestations importantes, comme celles de l’Allocation canadienne pour enfants, du Programme du supplément de revenu garanti pour aînés et des rentes aux survivants du Régime de pensions du Canada, mais aussi du Bon d’études canadien, de la Subvention canadienne pour l’épargne-études, des subventions et incitatifs à l’épargne liés au Régime enregistré d’épargne-invalidité, de l’Allocation canadienne pour les travailleurs, du crédit pour la TPS et plus encore. Nous pensons qu’il est vital de combler cet écart en matière de prestations.

Quand les gens demandent de l’aide ou des conseils en matière de finance, ils peuvent se trouver à différents endroits du spectre : de la crise financière, faisant par exemple face à un avis d’expulsion, à une situation où ils ont atteint une certaine stabilité financière et commencent à tenter d’épargner ou de réduire leurs dettes pour bâtir un avenir à long terme plus sécuritaire. L’autonomisation financière consiste à rencontrer les gens là où ils sont et à déterminer l’aide qu’il leur faut sur le champ. Nous pourrons ensuite travailler avec eux pour renforcer leur santé financière au fil du temps, afin qu’ils puissent atteindre leurs objectifs familiaux et personnels. Nous avons conçu un cadre et un ensemble d’interventions souple qui permettent aux fournisseuses et aux fournisseurs de services d’aider les personnes à faible revenu, peu importe où elles se trouvent sur le spectre.

Vous avez connu plusieurs réussites concrètes sur le plan des politiques. Pouvez-vous expliquer l’impact qu’ont eu vos réalisations sur la vie réelle des Canadiennes et des Canadiens à faible revenu?

Peut-être une des plus grandes réussites de Prospérité Canada et de ses partenaires sur le plan des politiques a été de convaincre le gouvernement fédéral d’entrer en contact avec les Canadiennes et les Canadiens à qui il doit des prestations. C’est une tâche difficile, puisqu’à moins qu’une personne ne soumette une déclaration de revenus, le gouvernement ne peut pas savoir si elle est admissible ou non à certains crédits et prestations. Savoir combien de gens ne reçoivent pas leurs prestations, qui ils sont et où ils sont représente donc un effort herculéen. Statistique Canada, Emploi et Développement social Canada (EDSC) et l’Agence du revenu du Canada (ARC) travaillent fort pour obtenir un portrait plus clair et pouvoir ainsi partager ces données avec des partenaires provinciaux, municipaux, communautaires et philanthropiques qui souhaitent aider les Canadiennes et les Canadiens à obtenir leurs prestations.

 Le gouvernement fédéral a consacré beaucoup d’énergie à résoudre ce problème et fait des avancées considérables. L’ARC a amélioré ses communications, élargi ses activités de diffusion auprès des contribuables et des communautés, augmenté le financement consacré aux cliniques d’impôts gratuites, automatisé l’inscription à certaines prestations et conçu des formulaires préremplis pour les personnes ayant une situation fiscale simple. Ces efforts ont eu des répercussions bien réelles sur la participation à certaines prestations. Cependant, il reste beaucoup à faire pour combler l’écart.

Quel genre d’impact espérez-vous à l’avenir alors que vous continuez d’accroître l’ampleur de vos travaux?

Notre vision est que tous les Canadiens et Canadiennes aient accès à l’information, aux produits, aux services et aux conseils financiers dont ils ont besoin pour améliorer leur bien‑être financier.

Bon nombre de personnes à faible revenu n’ont toujours pas de ressource pour obtenir des conseils financiers gratuits de qualité par rapport à leurs besoins. Il importe donc de renforcer la capacité sur le terrain, principalement par l’entremise des fournisseuses et fournisseurs de services communautaires. Par exemple, les ordres de comptables professionnels agréés (CPA) offrent des cliniques et des conseils fiscaux gratuits grâce à des bénévoles. En Ontario, l’ordre aide chaque année à lui seul 30 000 personnes à faible revenu à soumettre une déclaration de revenus. Ce genre de travail s’étend dans l’ensemble du Canada.

Nous formons un réseau de championnes et champions de l’autonomisation financière. Celui‑ci comprend des organismes de leadership qui œuvrent dans des communautés locales, offrent un soutien en matière d’autonomisation et collaborent avec des partenaires municipaux et communautaires pour accroître l’ampleur de ces efforts. Les organismes offrent de la formation, créent des réseaux avec d’autres fournisseuses et fournisseurs de services communautaires, et travaillent avec les compétences locales et provinciales pour trouver comment intégrer du soutien dans les services publics déjà utilisés par les personnes à faible revenu. La Ville de Toronto a par exemple été mandatée et financée par le gouvernement provincial pour fournir des services d’emploi et d’aide sociale par l’entremise de ses 19 centres d’emploi. Nous avons donc collaboré avec la Ville pour intégrer des cliniques d’impôt, de l’éducation financière et du coaching financier dans ces services.

Nous faisons aussi actuellement équipe avec la Toronto Public Library, qui est le plus grand réseau de bibliothèques en Amérique du Nord. Nous voulons cerner des mesures de soutien à l’autonomisation financière qui pourraient être intégrées dans ses 100 bibliothèques, pour ainsi toucher encore plus de gens.

Selon le sondage de 2014 mené par FP Canada (anciennement le Financial Planning Standards Council), 42 pour cent des Canadiennes et Canadiens désignent l’argent comme leur plus grande source de stress. Aussi, le ratio revenu-endettement est actuellement de 178,5 %. Y a-t-il une différence entre le stress causé par un manque d’argent et le stress de ne pas avoir de solution efficace pour gérer l’argent que nous avons? Comment Prospérité Canada peut‑il personnaliser l’aide qu’il offre tout en naviguant ces enjeux de société plus vastes?

Nous ne pouvons pas toujours voir ou comprendre ce que les Canadiennes et Canadiens vivent sur le plan financier, et cela représente un problème important au Canada. Nous travaillons en fonction de nombreuses suppositions. Il est donc difficile de résoudre un problème lorsqu’on n’en connaît pas la cause.

 Pourquoi les Canadiennes et les Canadiens contractent-ils autant de dettes est l’une des questions les plus urgentes qui nous préoccupent. Nous savons qu’en 1982, ils épargnaient en moyenne 20 % de leur revenu annuel. Aujourd’hui, ils en épargnent environ 1 %. Les taux d’endettement étaient aussi beaucoup plus bas en 1982. Certaines personnes pointent du doigt le coût élevé des logements dans les grandes villes du pays. Ça fait certainement partie du problème, mais ça n’explique pas la situation dans le reste du pays ni pourquoi les personnes qui n’ont pas de prêt hypothécaire ont autant de dettes.

Nous pensons que l’évolution du marché du travail et la hausse du travail précaire sont les principaux facteurs à l’origine du changement des comportements financiers. La recherche montre de plus en plus un lien étroit entre l’instabilité croissante en matière de revenu qui découle du travail précaire et une mauvaise santé financière. Une étude réalisée par la Banque TD indique que 37 % de tous les adultes canadiens connaissent des variations importantes dans leur revenu mensuel, tant sur le plan du montant que du calendrier. Ces variations semblent liées à la difficulté d’établir un budget, un plan financier ou un plan d’épargne. Nous savons que lorsque les revenus chutent et que les dépenses augmentent (environ trois fois par année), les gens doivent souvent emprunter pour arriver.

 Ce problème se situe dans le haut de l’échelle, mais les Canadiennes et Canadiens à faible revenu en ressentent les effets négatifs encore plus, puisqu’ils ont très peu de marge de manœuvre sur le plan financier. Une des solutions réside dans le domaine des politiques, dans la législation en matière de normes d’emploi par exemple. De meilleures pratiques d’emploi, des produits et services financiers novateurs pour répondre à de nouveaux besoins, et un plus grand soutien financier dans les communautés représentent d’autres solutions.

Cependant, pour concevoir des solutions efficaces, il nous faut des données publiques plus détaillées sur les comportements financiers des ménages, y compris des données longitudinales. Nous pourrons ainsi comprendre ce qui est à la base des mauvais résultats financiers, cibler des solutions efficaces, surveiller leur impact et changer la trajectoire au besoin.

Quelle serait « l’étoile du Nord » de Prospérité Canada? À quoi ressemblerait l’autonomisation financière si elle devenait réalité dans toutes les communautés qui en ont besoin?

Tous les Canadiens et Canadiennes auraient accès à l’information, aux produits, aux services et aux conseils financiers dont ils ont besoin pour améliorer leur bien‑être financier, et le montant total des prestations publiques se retrouverait dans les poches des Canadiennes et des Canadiens qui y ont droit.

Pour faire de ceci une réalité, les services publics destinés aux personnes à faible ou moyen revenu, par exemple les services de santé, d’établissement, de logement, d’aide sociale, d’emploi et de bibliothèque, devront devenir ce que nous appelons des « passerelles de prospérité ». Il s’agira de vérifier auprès de la clientèle qui a besoin d’aide financière et de mettre ces personnes en contact avec des organismes de soutien, ou leur fournir l’aide qu’il leur faut directement.

En même temps, les fournisseuses et fournisseurs de services financiers devront mettre à profit les nouvelles informations et technologies pour améliorer activement la santé financière de la clientèle, et ce, comme clé de leur réussite en affaires. Si nous y arrivons, nous renforcerons non seulement les familles, mais aussi notre économie et notre avenir, qui sont des éléments essentiels pour bâtir le pays du 21e siècle.