Gérer des services communautaires culturellement significatifs

Mohamed Huque

Mohamed Huque est directeur général de l’Islamic Family and Social Services Association (IFSSA), un organisme d’Edmonton œuvrant dans les domaines de la salubrité alimentaire, de la violence familiale, du soutien aux réfugiés et des programmes pour les jeunes.

Lorsque vous étiez enfant, que rêviez-vous de faire plus tard?  

Je voulais être un joueur de basketball. Ça a été mon unique ambition pendant des années. Quand on est jeune, notre vision du monde est très restreinte, et peu de professions nous sont connues. J’ai grandi au sein d’une famille d’immigrants où tout le monde voulait devenir médecin, ingénieur ou comptable, le genre de profession qui fait la fierté des parents. Une fois à l’école secondaire, mon objectif de devenir un athlète professionnel est peu à peu devenu moins réaliste, et je me suis mis à concentrer mes efforts sur des projets plus réalistes. Pourtant, à ce stade de ma vie, je ne savais toujours pas ce que je voulais faire. J’ai étudié dans toutes sortes de domaines à l’université, principalement en sciences humaines et sociales. J’ai toujours été très attiré par les arts, notamment la littérature. J’ai passé une grande partie de ma jeunesse à travailler dans des organismes sans but lucratif, notamment à vocation artistique.

Qu’êtes-vous devenu?

Je dirige un organisme sans but lucratif. Ces dernières années, j’ai dirigé plusieurs organismes dans différents domaines. Auparavant, je m’occupais surtout de la promotion des arts. C’est la première fois que j’œuvre dans le secteur des services sociaux. En gros, je dirige des organismes. C’est un travail valorisant et, je crois, utile.

Êtes-vous un innovateur social?

Étrangement, je ne me suis jamais vu comme un innovateur social. C’est pourtant une expression qu’on entend de plus en plus souvent. À l’IFSSA, nous fonctionnons en grande partie comme n’importe quel autre organisme sans but lucratif. Je m’intéresse de plus en plus à différents modèles, à différentes façons d’envisager la prestation de nos services. Nous nous efforçons d’innover en tout, de la conception des nouveaux programmes à la mise en place des services. On peut donc dire qu’en ce sens, c’est‑à-dire au sens large, je me considère comme un innovateur social.

Pour vous, qu’est-ce que l’innovation sociale?

Essentiellement, je dirais que c’est l’action, pour un organisme et même pour une personne, de repenser sa place au sein du système. Dans mon travail, ça va de la façon de trouver du financement à la façon de faire participer les clients à l’élaboration des programmes.

En quoi l’innovation sociale est‑elle liée à votre travail?

Les deux se recoupent certainement. Nous développons des liens avec des entreprises à vocation sociale. Nous étudions différentes manières d’offrir nos programmes de façon durable, sans dépendre financièrement du gouvernement ou de fondations. Il y a aussi la façon dont nous menons la phase pilote de nos projets ou de nos programmes. Dans le passé, on procédait à une évaluation des besoins de la communauté, on déterminait les lacunes dans les services, et on trouvait notre niche. C’est la méthode classique. Aujourd’hui, on se propose de plus en plus souvent d’organiser un laboratoire, de demander le concours des gens, de créer et de tester un prototype, d’obtenir dès le départ la participation des gens touchés par le problème, au lieu de le faire à un stade ultérieur du projet.

Comment une idée devient‑elle une force propre à transformer un système?

Habituellement, l’idée découle d’un problème. On remarque que quelque chose ne fonctionne pas pour certains. Toute personne qui innove ou qui imagine des façons de changer les choses exerce son sens critique face aux problèmes qu’elle observe. Pour ça, il faut sortir de sa zone de confort. Pour certains, il s’agira d’investir leur propre argent dans un projet. Pour d’autres, ce sera de quitter leur emploi, ou de consacrer leur temps libre à une idée qui leur tient à cœur, jusqu’à ce qu’elle porte ses fruits.

Quelle mentalité doit‑on adopter pour y arriver?

Il ne faut pas avoir froid aux yeux, et il faut une certaine confiance en soi. Il faut être pragmatique, mais parfois aussi visionnaire. Les innovateurs sociaux sont du genre à ne pas se sentir limités. À chaque problème sa solution. Il suffit de la trouver.

Qu’entendez-vous par « visionnaire »?

Souvent, quand on examine un problème complexe, la solution n’est pas évidente. On opte toujours pour une stratégie pragmatique, et l’on est incapable d’imaginer que d’autres types de solutions puissent fonctionner. Ce qu’il faut, c’est repenser le problème, y réfléchir autrement, adopter un point de vue différent, voir au-delà des données de base.

À quoi ressemble la personne type incarnant l’innovation sociale?

Sans être à l’aise avec ce type de réflexion abstraite, je peux vous dire que ça évoque tout de suite pour moi une personne blanche. Ce domaine manque terriblement de diversité, comme tant d’autres. Aux activités et aux conférences, nous ne sommes souvent qu’une poignée de personnes de couleur et c’est un problème. L’innovation sociale veut souvent résoudre des problèmes qui touchent gravement les populations marginalisées ou de couleur, des groupes pourtant largement absents de cet espace.

Pouvez-vous nous donner une idée de l’ampleur des problèmes que vous affrontez?

Les personnes qui viennent à nous sont au bout du rouleau, ou du moins vivent un moment très difficile. Nous faisons donc de notre mieux pour les soulager ou pour les aider à traverser cette période de leur vie. Nous nous efforçons de les outiller afin qu’elles se relèvent d’elles-mêmes. Habituellement, les problèmes ne sont pas simples. Lorsqu’une personne se présente à notre banque alimentaire, ce n’est pas parce qu’elle ne gagne pas assez d’argent pour se nourrir. Le problème est généralement plus profond. Probablement qu’une grande partie de ses revenus est consacrée au logement. Il s’agit alors d’un problème d’accès à un logement abordable. En examinant le problème de plus près, on constate que la précarité des emplois et le sous-emploi sont aussi en cause. Les cas sont nombreux où l’on doit répondre aux besoins des personnes tout en s’attaquant à d’importants problèmes sociaux.

L’innovation sociale est‑elle révolutionnaire? Permet‑elle de transformer les systèmes?

Je crois qu’elle en a le potentiel. Il faut simplement l’essayer. Même si les retombées sont faibles ou qu’elles n’ont qu’une portée limitée, l’expérience pourrait un jour être reproduite dans un endroit plus populeux et toucher beaucoup plus de gens.

Vous dites donc qu’une innovation peut d’abord être modeste, puis transposée à plus grande échelle?

Je vous donne un exemple. Nous menons actuellement un projet en matière de logement que je qualifierais d’assez révolutionnaire, ou du moins d’unique en son genre. Il s’agit d’un concept totalement nouveau. Les musulmans sont encouragés à acquitter la zakat, une sorte d’aumône propre à l’islam. Habituellement, ce don est remis directement aux personnes dans le besoin. Ce que nous proposons, c’est d’aller au-delà du simple financement de paniers alimentaires. Nous tentons d’intégrer un projet de logement abordable où l’argent de la zakat sert à subventionner le loyer de manière régulière plutôt que de faire parvenir le soutien financier une seule fois.  Ceci a pour but de développer un modèle de location avec l’option d’achat tout en favorisant la création de richesse.

Nous sommes en train de mettre le projet à l’essai, ici même à Edmonton. Si ça fonctionne bien, ce modèle pourrait être appliqué dans de grandes communautés urbaines où la concentration de musulmans est plus forte. Ainsi, un projet touchant quelques milliers de familles d’Edmonton pourrait être étendu à des dizaines de milliers d’autres, à Toronto ou dans d’autres villes du monde qui comptent une importante population musulmane qui acquitte la zakat.

Comment trouver l’équilibre entre les progrès, les difficultés et la régression? En tenant compte de tous ces éléments, que pensez-vous de la situation mondiale?

Je suis une personne plutôt optimiste. Le monde ne s’est jamais mieux porté. Lorsque ma fille de 17 mois aura mon âge, le monde sera très différent de ce qu’il est aujourd’hui. Elle vivra dans une société plus juste que celle dans laquelle j’évolue. Je ne veux pas dire que j’ai eu la vie dure, mais les inégalités persistent, tout comme le racisme systémique et la discrimination auxquels mes pairs et moi faisons face. Je dirais donc que le monde évolue tranquillement dans la bonne direction. Je crois aussi que c’est notre responsabilité à tous, universitaires, activistes, travailleurs sociaux, artistes et autres, de créer un monde à l’image de nos ambitions.