Comprendre les données ouvertes

Michael Lenczner

Michael Lenczner est le président et directeur général d’Ajah, une entreprise montréalaise qui conçoit des outils en ligne pour les collectes de fonds. Il est également directeur de Powered by Data, une initiative sans but lucratif lancée par Ajah qui aide le secteur à but non lucratif à utiliser des données pour accroître son efficacité.

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Bienvenue à Countless Rebellions, la série de balados qui explore les limites et le potentiel de l’innovation sociale en compagnie de chercheurs, de praticiens et d’activistes de tout le Canada. Cette série est produite à Montréal, sur le territoire traditionnel non cédé des peuples Kanien’keha:ka, aussi appelés Mohawks, qui a longtemps servi de lieu de rassemblement et d’échange entre les nations.

Dans cet épisode, je m’entretiens avec Michael Lenczner, président et directeur général d’Ajah et directeur de Powered by Data, deux organismes qui défendent et soutiennent l’utilisation des données ouvertes par les organismes à but non lucratif.

Lenczner : La communauté la plus inspirante que je connaisse est celle que j’ai rencontrée par l’intermédiaire des logiciels ouverts : tous ces renégats qui construisaient leur propre technologie, qui prenaient notre technologie et la remaniaient. J’avais beaucoup de héros. L’un de mes préférés à l’heure actuelle, et depuis un bon moment, est Carl Malamud. Il a récemment poursuivi l’I.R.S. (Internal Revenue Service) afin que les déclarations de revenus des organismes de bienfaisance soient rendues accessibles. On a donc maintenant accès à des données aux États‑Unis auxquelles on n’avait jamais eu accès auparavant.

Pourquoi est-ce que ce sont les renégats qui essaient de rendre les données accessibles? Pourquoi est-ce que cela vous inspire tant, comparativement aux activistes sur la ligne de front?

Lenczner : Cela me rappelle Galilée en quelque sorte. C’est comme lorsqu’on a demandé à Galilée de se rétracter de sa découverte, à savoir que la Terre tournait autour du Soleil et non l’inverse. L’histoire veut qu’il se soit rétracté, mais qu’en sortant du tribunal, il ait murmuré qu’il disait la vérité, que ce qu’il avait découvert était vrai. En cette époque où l’on parle beaucoup de fausses nouvelles et de faits alternatifs, c’est héroïque de dire « voici ce que je constate, cela n’a pas besoin d’être vrai pour quelqu’un d’autre, mais je ne vais pas le nier, voici pourquoi je le pense, expliquez-moi pourquoi cela n’est pas vrai ». Je trouve intéressant de prendre cette position et de l’affirmer clairement. Cela a eu beaucoup de conséquences positives.

[Intermède]

Lenczner : Les deux organismes avec lesquels je travaille sont des boutiques de données ouvertes. L’un commercialise des données ouvertes, et l’autre cherche à offrir un accès à plus de données ouvertes. Cela pourrait passer pour du népotisme si ce n’était des avantages réels des données ouvertes. Donc, Powered by Data veut rendre plus de données accessibles au secteur à but non lucratif. Et ce qui est formidable, c’est qu’il n’y a aucun gardien. Il y a tant de choses qui sont gardées, et pour lesquelles il faut demander une permission. Je crois que le fait de devoir demander des permissions est l’un des facteurs qui nous empêchent d’en faire plus et de trouver de nouvelles solutions plus rapidement. Vous savez, je ne pourrai pas changer quoi que ce soit aux soins de santé, et pour cause : je vais me heurter à beaucoup de contrôles et de vérifications, et je vais devoir demander beaucoup de permissions. Parfois, tout cela est organisé de façon à aider les gens à essayer des choses, mais parfois non.

Qu’est-ce que l’innovation sociale pour vous essentiellement?

Lenczner : Je suppose que je répondrai de la même façon que d’autres avant moi, c’est‑à-dire que je n’en suis pas certain! L’innovation sociale est liée à d’autres termes, comme « entrepreneuriat social », « entreprises sociales ». Ils sont souvent utilisés dans les mêmes genres de discours. Étrangement, je n’ai jamais vraiment aimé cette étiquette. Je me souviens quand Ashoka a ouvert un bureau pour la première fois au Québec. Quand les gens ont compris de quoi Ashoka parlait au moment du lancement, ils ont dit : « Donc, si nous vous comprenons bien, vous parlez de personnes qui ont une idée fantastique et qui travaillent pour lui faire prendre racine. Ce n’est pas de cette façon que le changement social se produit. Vous le savez, n’est-ce pas? ». J’ai assisté à une confrontation à l’argument de l’action collective, qui est très fort au Québec. C’était très drôle d’être présent. J’ai donc des réticences d’ordre philosophique avec l’idée de l’innovation sociale lorsqu’elle est perçue comme un innovateur social. Puis je regarde ce que j’ai accompli depuis les 20 dernières années, et je me dis « essayons de nouveau ». Je réunis 20 personnes, et nous essayons de faire adopter une loi, ou de créer un nouveau modèle d’entreprise pour la fourniture de services de télécommunication, ou de mettre sur pied une nouvelle entreprise qui offre de nouveaux services au secteur à but non lucratif. Je suppose donc que mon travail cadre avec ça. Je crois que par ma réponse, on devine que mon discours est différent de celui que j’aurais pu tenir il y a peut-être deux ans. Certains de ces éléments sont nouveaux pour moi, et je trouve le courage d’y faire face, ce qui est excitant et un peu effrayant.

Lenczner : Je pense à Vanessa Reid du Santropol Roulant. Elle n’en est pas la fondatrice, mais elle a été responsable de sa concrétisation. Il y a des personnes qui sont capables de rassembler les gens de façons différentes, ou de trouver de nouvelles manières de dire les choses, qui sont capables de faire passer ce message dans un modèle d’entreprise ou autre chose. Je crois que nous essayons de décrire le genre de personne qui n’abandonne pas tant que son idée n’a pas pris racine. Beaucoup de gens ont différentes bonnes idées sur la façon de faire les choses. Mais certaines personnes ne pourront fermer l’œil tant que d’autres ne partageront pas les mêmes valeurs, et tant qu’elles ne verront pas les mêmes possibilités. Je crois que l’autre aspect de l’innovation sociale est sa capacité à faire passer des idées d’un domaine à l’autre. L’innovation consiste à transposer des idées d’un domaine à un autre, et non à inventer quoi que ce soit. Donc, en général, il y a certaines choses qui ont été déterminées en entreprise, comme la création de processus d’organisation des grands systèmes suivant des modèles de résolution de problèmes, et transposées intégralement dans le secteur à but non lucratif. Beaucoup d’idées sont absurdes, mais certaines sont très utiles. Même aujourd’hui, en apprendre davantage sur le concept des stratégies dans l’industrie constitue une bonne façon de réfléchir à la manière dont le secteur à but non lucratif pourrait améliorer sa collaboration. Il existe de très bons outils dans d’autres domaines. On parle donc aussi d’innovation lorsqu’on adopte une mentalité différente ou qu’on utilise d’autres outils pour la résolution d’un problème.

Lenczner : Peut-être cela va-t‑il aussi à l’encontre de la conception selon laquelle la société est immuable : n’importe quel étudiant en histoire vous dira que ce n’est évidemment pas le cas. Nous voulons croire que si les choses sont comme elles sont, c’est qu’il y a une bonne raison. Mais ce n’est pas toujours le cas. Nous nous imaginons qu’un innovateur social est une personne qui initie ces changements, mais rétrospectivement, nous nous apercevons qu’ils étaient évidents ou inévitables.

Que trouvez-vous difficile dans le fait d’être un professionnel de l’innovation sociale?

Lenczner : C’est l’idée selon laquelle on essaie de changer la façon de faire des autres sans en avoir eu le mandat. C’est un peu le syndrome de l’imposteur, parce je me dis « qui es-tu pour dire à tous qu’ils ne font pas les choses correctement? Qui es-tu pour affirmer que tout le monde devrait regarder dans telle direction prometteuse? ». Parce que si c’était un domaine dans lequel les gens investissaient déjà, ce ne serait plus de l’innovation sociale. Par définition, c’est une nouvelle orientation, une nouvelle idée ou un nouveau domaine. Le fait d’essayer de convaincre les gens de regarder dans une direction nous donne l’impression d’avoir beaucoup de culot. C’est parfois très stimulant, mais aussi très démoralisant parce que bien souvent, nous nous plaçons en situation d’opposition en faisant cela. C’est étrange d’affirmer qu’on puise son énergie de l’idée qu’on a eue. Ce n’est pas ce qu’on ressent. On a plutôt l’impression de voir quelque chose se profiler à l’horizon, quelque chose à l’extérieur de soi qu’on n’a pas inventé. C’est simplement quelque chose que l’on peut voir mieux que d’autres personnes autour de soi, à tout le moins. Je crois que c’est en partie de là que je puise mon énergie. Mais elle vient aussi des autres qui partagent cette vision, parce qu’on est rarement complètement seul. Mais les gens qui voient ce potentiel ne sont pas nécessairement en situation de prendre des décisions. Alors les personnes qui partagent cette vision avec vous sont vraiment importantes. Dans mon cas, je puise beaucoup d’énergie de la communauté des mordus et des pirates informatiques : les mordus des logiciels ouverts, les gens de la collectivité, les passionnés des données ouvertes. Ils nous disent « Bien sûr, vous pourriez utiliser les données ouvertes pour changer l’agriculture! Bien sûr vous pourriez utiliser les données ouvertes pour mieux travailler, ou partager des données ou octroyer des licences de données pour améliorer la prestation des services pour les personnes ayant des besoins complexes. Absolument! ». C’est quelque chose que j’ai encouragé au sein de cette communauté de personnes qui partagent mon approche. Je me suis souvent inspiré d’eux, comme dans le cas des données ouvertes. Je n’ai rien découvert moi-même; je me suis seulement renseigné au sujet des données ouvertes auprès de gens qui faisaient déjà un travail exceptionnel en la matière, et j’ai ramené tout cela au Canada pour l’appliquer à mon domaine.

Il est très difficile de tracer une ligne continue entre le travail des innovateurs sociaux et les signes des grands changements sociaux. Lorsqu’on pense à un changement de gouvernement ou à la présidence de M. Trump par exemple, la simple envergure peut être intimidante. Je voulais savoir si l’innovation sociale, qui est souvent graduelle, pouvait avoir des conséquences révolutionnaires.

Lenczner : L’innovation sociale est-elle révolutionnaire? C’est une excellente question. Je crois que 99 fois sur 100, elle ne l’est pas du tout. Je crois que cela vient de ma vision générale de l’innovation, qui est celle-ci : même si j’échoue, même si mon idée n’est pas si bonne ou que je suis incapable de convaincre d’autres personnes de l’essayer, ou si elle échoue pour une autre raison, comme si je me fais renverser par un autobus, je ne fais rien de vraiment spécial parce qu’il y a tant de gens qui font exactement la même chose ailleurs dans le monde. Et, vous savez, ce qui est formidable à propos de l’augmentation en flèche des connaissances depuis les 50 ou 100 dernières années, c’est l’étincelle qui fait dire aux gens « je vais appliquer au domaine médical ce que j’ai appris sur les radios amateurs » ou « je vais appliquer mes connaissances en menuiserie à la chirurgie orthopédique ». Cela se produit tout le temps. Notre devoir est de trouver ces innovations et de les encourager pour qu’elles portent leurs fruits. Très peu de ces innovations sont réellement mises en pratique, mais je crois qu’il est utile que l’innovation provienne de là où on ne s’y attend pas. En effet, elle ne vient pas nécessairement du premier de classe ni de la meilleure société d’experts-conseils. Voir l’innovation sous cet angle nous aidera à créer des systèmes qui répondent à nos besoins. Alors, effectivement, il peut y avoir de grands changements qui découlent de l’économie ou des bouleversements politiques. Toutefois, je suis d’avis que ce petit changement graduel peut avoir des retombées égales ou supérieures à celles que peut avoir un changement politique ou économique radical, qui lui, aura une portée qui durera peut-être 10, 15 ou 20 ans. Parce que l’innovation sociale est incessante et totalement dispersée dans la société. En supposant qu’il n’y a pas de choix à effectuer, je crois qu’elle ne remplace pas les grandes discussions sociales ou politiques ni les décisions que nous prenons en société.

Mais entre-temps, il y a des milliers de personnes qui travaillent dans tous les domaines pour tenter de se débarrasser de ce qui est inutile et d’améliorer les choses. Je me souviens d’une publicité de Chrysler ou de Ford, je ne suis plus certain, en 2003 ou 2004, dans laquelle on voyait un dessin de moteur à combustion et on entendait une chanson qui disait « détestez quelque chose, changez quelque chose, détestez quelque chose, changez quelque chose, faites quelque chose de mieux ». C’était une chanson adorable sur la nécessité de changer les choses que nous ne comprenons pas ou que nous n’aimons pas pour rendre le monde meilleur. Comment pouvons-nous vraiment remplacer ces choses ou les changer, ou changer leur fonctionnement? Je crois que l’innovation est alimentée par la haine envers les mauvais systèmes autant que par quelque chose d’entièrement positif.

C’est intéressant. Parce que nous ne voyons pas les innovateurs sociaux comme des gens qui ressentent de la haine, mais c’est une forme d’intolérance.

Lenczner : Oui, absolument! La frustration, et le fait de se réveiller le matin en se disant « je suis si contrarié par le fait que nous agissons de cette manière, parce que c’est un gaspillage d’énergie ».

[Thème musical de conclusion]

Merci d’avoir été des nôtres. Je suis Scott Baker, et ceci est le balado Countless Rebellions, qui vous est offert par la fondation McConnell. Pour en apprendre davantage, écoutez sans faute nos autres épisodes. Si vous y découvrez quelque chose d’intéressant qui pourrait plaire à quelqu’un, faites-le-lui connaître. Countless Rebellions est produit par Adjacent Possibilities, en collaboration avec Brothers DePaul. Pour en apprendre davantage sur la fondation McConnell et le travail de ses titulaires de subvention, rendez-vous au mcconnellfoundation.ca.