Autochtoniser Montréal

Marie-Josée Parent

Marie‑Josée Parent est conseillère de la ville de Montréal pour l’arrondissement de Verdun. Elle était auparavant la directrice générale de DestiNATIONS, une ambassade de la culture autochtone sise à Montréal. Elle est micmaque et acadienne.  

Cette entrevue a été réalisée avant l’élection de Mme Parent comme représentante de Verdun.

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Bienvenue à Countless Rebellions, la série de balados qui explore les limites et le potentiel de l’innovation sociale en compagnie de chercheurs, de praticiens et d’activistes de tout le Canada. Cette série est produite à Montréal, sur le territoire traditionnel non cédé des peuples Kanien’keha:ka, aussi appelés Mohawks, qui a longtemps servi de lieu de rassemblement et d’échange entre les nations.

Dans cet épisode, je m’entretiens avec Marie‑Josée Parent.

Parent : Je suis née à Ottawa, mais je descends de communautés acadiennes et micmaques du Nouveau-Brunswick. J’ai grandi à Paris, puis je suis venue à Montréal à l’âge de 19 ans.

Marie‑Josée est la directrice générale de DestiNATIONS, à Montréal. Au cours de notre conversation, nous découvrons le travail extraordinaire que fait Marie‑Josée pour faire renaître les cultures, les paysages et l’imagerie autochtones à Montréal, une ville située sur une terre non cédée. Nous traitons du point de vue de Marie‑Josée sur l’innovation sociale, un terme qui peut parfois poser problème lorsque le concept de nouveauté empiète intrinsèquement sur la tradition. Mais tout d’abord, j’ai voulu comprendre l’histoire de Marie‑Josée, comment elle en est venue à influencer le changement social partout au Canada. 

Parent : Quand j’étais jeune, très longtemps, j’ai voulu être médecin. Je voulais voyager et soigner les gens dans le monde entier. Je suis alors venue à Montréal pour entreprendre mes études en médecine. Ça a duré un an. Je me suis alors rendu compte qu’il n’y avait pas assez de penseurs critiques en ce monde. Ce que je vais dire va sembler dur, mais… je ne me sentais pas assez stimulée intellectuellement. Je voulais apprendre à penser de façon critique, mieux que je ne pouvais le faire à 19 ans. Je voulais comprendre le monde d’une façon plus théorique. À la faculté de médecine, il y avait beaucoup d’apprentissage par cœur, mais on ne posait pas de question. Alors je suis passée à la philosophie, qui me convenait beaucoup mieux. Je suis maintenant quelqu’un qui travaille dans les domaines de la culture, de la justice sociale et des politiques publiques. Je peux difficilement dire que je pratique un métier. D’après mon curriculum vitæ, je suis directrice générale surtout parce que j’ai occupé ce poste dans divers organismes. Je suppose que c’est ma profession. Cependant, je choisis certains organismes qui représentent quelque chose pour moi et qui sont liés à ma culture, à ce en quoi je crois; des organismes dont les valeurs m’importent. J’essaie de donner à ces valeurs davantage de visibilité dans notre société.

Je crois que nous attachons trop d’importance à l’innovation, c’est comme une chose excitante qui nous oblige à être créatifs et innovateurs. Je suis issue d’un monde et d’une conception du monde où la tradition est très importante. La tradition est contemporaine.

Je travaille depuis trois ans à la création d’une ambassade culturelle autochtone à Montréal. Ce projet a été entrepris il y a presque 30 ans par une bande de fous qui ont décidé que le caractère autochtone de la ville de Montréal n’était pas assez reconnu, et je crois qu’ils avaient raison. C’est dans cette ville que la Grande Paix a été signée : 39 nations autochtones et une nation européenne se sont assises ensemble et ont élaboré un traité de paix unique au monde, et la plupart des Montréalais ne le savent pas. Montréal est une terre autochtone. Elle n’a jamais été cédée, et nous sommes plus de 30 000 Autochtones à y vivre. Alors quand ils ont jugé que Montréal n’était pas assez reconnue en tant que ville autochtone, ils avaient parfaitement raison.

Lorsque nous avons lancé le réseau, les gens qui ont créé le festival Présence autochtone sont venus à notre rencontre et ont dit : « Nous avons un projet : nous travaillons à cette idée d’un endroit, d’un lieu culturel pour que les Autochtones puissent reconnaître Montréal comme terre autochtone, officiellement et visiblement. Croyez-vous cette idée encore pertinente aujourd’hui? Devrions-nous le faire? » Le réseau a fait de ce projet l’une de ses principales priorités transversales. Voilà comment ce projet a débuté. Ça vient vraiment de la base; ça a été créé par une communauté. Puis, j’ai été embauchée il y a trois ans comme directrice générale. Je suis donc la première employée à temps plein de ce projet, et depuis, mon travail consiste à donner vie à cette vision.

Je travaille pour une communauté, pour la vision, l’espoir et les objectifs de milliers de personnes. Ce que nous voulons, c’est un endroit où nous pouvons non seulement reconstruire nos cultures, parce que nous sommes passés par un horrible génocide culturel, si ce n’est un génocide tout court, mais aussi partager cette culture et montrer aux gens qu’elle n’est pas exclusive, mais inclusive. Les gens peuvent y participer et apprendre à notre contact, et découvrir notre culture… nos cultures. Nous voulons que les gens en sachent davantage sur nous. D’une certaine façon, nous aimerions que les Montréalais deviennent davantage autochtones. Le centre a principalement pour objectif d’offrir un espace de travail collaboratif aux créateurs autochtones. Voilà, c’est là-dessus que je travaille.

Je suis curieux de savoir ce qu’est essentiellement l’innovation sociale pour vous.

Parent : Je crois qu’« innovation sociale » est un grand terme, trop galvaudé. C’est devenu un mot à la mode. N’importe qui parle de ce concept très vague. Je crois que nous attachons trop d’importance à l’innovation, c’est comme une chose excitante qui nous oblige à être créatifs et innovateurs. Je suis issue d’un monde et d’une conception du monde où la tradition est très importante. La tradition est contemporaine. Cette séparation entre la tradition et la modernité n’existe pas vraiment. On vit sa tradition d’une façon contemporaine. Cette tradition vit encore. Elle n’est pas quelque chose du passé. Ce n’est pas quelque chose qu’on doit nécessairement défaire, briser ou modifier. Il y a vraiment de très bonnes traditions à conserver, à perpétuer et à suivre aujourd’hui. C’est donc un point de vue différent. Le problème avec l’innovation, c’est qu’elle met beaucoup de pression sur les épaules des gens et les oblige à créer quelque chose de neuf. Personne ne crée du neuf. Nous existons toujours dans un contexte et nous adhérons à ce contexte. Nous pouvons changer de petites choses ou être inspirés par d’autres approches, ou revisiter le passé et transformer un peu ce qui nous a été transmis. Par contre, je crois qu’il est impossible d’avoir un regard parfaitement impartial face à une situation, alors que nous sommes des êtres humains inscrits dans l’histoire, dans une communauté, dans des traditions. Je ne crois pas que ce soit une mauvaise chose. Il est important de reconnaître que nous sommes façonnés par la tradition, c’est ce qui fait la culture.

Par contre, au sein de ce contexte, nous pouvons avoir de nouvelles idées. Ces nouvelles idées peuvent être petites, et parfois, elles peuvent être grandes. Toutefois, ce n’est pas totalement neuf, différent, unique ou original. C’est toujours dans un contexte particulier qu’on peut penser différemment, mais ce contexte pourrait être très semblable à autre chose se passant ailleurs. Il y a donc beaucoup de pression sur les gens pour qu’ils deviennent des génies. Je ne crois pas du tout au génie. Nous sommes ingénieux grâce à un contexte qui nous permet de l’être et grâce à des personnes qui nous permettent d’être ingénieux dans ce contexte. C’est aussi parce que nous nous donnons la permission de sortir des sentiers battus. Je préfère cette façon de penser. Comment puis-je penser différemment? Comment puis-je remettre ces idées en question? La plupart du temps, il s’agit de les remettre en question tout en reconnaissant qu’un grand nombre d’entre elles sont importantes. Vous savez, si j’essaie d’obtenir quelque chose d’entièrement neuf demain, il est possible que je ne fasse que me répéter. Je ne nous crois pas capables de faire quelque chose d’entièrement neuf. Alors je ressens toujours un peu de suspicion concernant l’innovation sociale, parce que beaucoup de gens ont des idées fantasmagoriques à son sujet. Et quelques fois, nous passons à côté de gens qui créent réellement des changements positifs, parce que les mots qu’ils utilisent ne laissent pas penser à quelque chose de différent, alors qu’en réalité, ces changements sont très positifs pour une communauté. Nous passons à côté de choses et de gens qui font revivre des traditions ou qui participent à la tradition, et ce genre de changement peut aussi être très positif.

Je crois que les années 1960 et 1970 étaient merveilleuses pour ce qu’il convient d’appeler l’innovation sociale; c’était aussi une période où beaucoup de citoyens croyaient aussi au changement social. Nombre de ces personnes ont été déçues. Je pense que ça a suscité beaucoup de cynisme, parce qu’il y avait tellement d’espoir. Je dis toujours que l’espoir n’est pas une stratégie, mais je crois que pour beaucoup, c’en était une, et je comprends pourquoi. Nous sommes donc devenus plus résistants au changement aujourd’hui. C’est plus difficile de mobiliser les gens autour du concept de changement. Bien des gens répondent que ça n’arrivera pas… et ça s’arrête là. Alors je ne sais pas s’il y a actuellement un gros mouvement d’innovation sociale. J’aimerais répondre que oui, mais je n’en suis vraiment pas sûre. Il y a des gens qui veulent apporter du changement, mais ils sont très souvent décrits comme des extrémistes, des gens qui ne voient pas le portrait d’ensemble, ou encore des gens qui ne comprennent pas les besoins de l’économie.

J’entends beaucoup ces arguments, et des fois, j’ai l’impression qu’« économie » est synonyme de faire des profits, alors je ne suis pas convaincue qu’un grand changement soit en cours. Certes, il y a encore des gens qui veulent du changement. Il y a encore des gens qui y travaillent. Peut‑être que ce que nous appelons « innovation », ce sont les changements que des gens comme moi apportent au sein d’organismes parce que c’est plus facile aujourd’hui, parce que j’ai besoin d’un revenu et parce que c’est une façon d’y arriver. Nous avons donc tous l’air d’innovateurs au sein d’un organisme, apportant des petits changements. Ou parfois des gros changements, mais au sein d’une structure. Je ne sais pas si c’est toujours la meilleure façon d’opérer un changement. Je ne sais pas si c’est comme ça que nous pourrons changer notre société.

J’aimerais aussi que nous réfléchissions à une façon différente de pratiquer la démocratie, de sorte à respecter les cultures et les nations autochtones, pour que nos frontières soient plus souples et que nous soyons plus créatifs dans notre gouvernance de la terre.

Des fois, c’est frustrant, parce que je suis déjà dans une case. Je dois déjà, comme directrice générale d’un organisme à but non lucratif, fournir des services ou faire des activités, préparer des états financiers et demander des subventions à de structures qui ont une optique particulière à laquelle je dois me plier, parce que si j’en dévie, je ne recevrai plus cet argent, etc. Il y a donc de nombreux obstacles au changement concret dans le contexte de mon travail. Je continuerai à le faire, je crois toujours que c’est important, mais est-ce que ça a les effets que ça pourrait avoir? Probablement pas. C’est peut‑être pourquoi nous nous ressemblons tous : parce que nous sommes tous bloqués d’une certaine façon, dans des organismes, au sein d’une certaine structure, alors nous sommes tous semblables. Dans l’ensemble, toutefois, je crois que ça réduit notre capacité à susciter le changement.

Je disais que le changement repose, d’après moi, sur les politiques publiques et sur la politique. C’est la façon dont nous nous organisons, et je crois réellement à la démocratie. Par contre, je pense qu’en matière de démocratie, nous sommes encore des bébés. Nous parlons comme si nous savions ce que nous faisions. Ce système que nous appliquons est pourtant tellement nouveau; on en parle comme s’il était impossible à changer, et comme si nous ne pouvions pas tenter de le faire. C’est vraiment étrange, parce que je me demande parfois : pourquoi n’expérimentons-nous pas davantage? Pourquoi ne nous permettons-nous pas davantage d’essais? Y aurait-il un inconvénient majeur à tester un nouveau système pendant deux ans? Et si ça ne fonctionne pas, nous pourrions revenir à l’ancien système. Pourquoi avons-nous si peur d’essayer de nouvelles façons de faire? Comme société, ne serait-ce pas amusant d’essayer simplement des choses ensemble? Pourquoi sommes-nous si rigides dans notre façon de fonctionner? Alors je pense à quelque chose qui m’enthousiasme vraiment : c’est un but à très long terme, et je ne sais pas vraiment s’il est réalisable, mais j’aimerais remettre en question notre façon de fonctionner en démocratie. J’aimerais remettre en question ce que nous appelons un État-nation. J’aimerais imaginer, au Québec comme au Canada, une façon de gouverner dans une perspective de nation à nation, dans laquelle nous considérons la culture comme nécessaire à la gouvernance et non seulement comme un divertissement du samedi soir. J’aimerais que nous admettions que tout ce que nous faisons repose sur la culture. J’aimerais aussi que nous réfléchissions à une façon différente de pratiquer la démocratie, de sorte à respecter les cultures et les nations autochtones, pour que nos frontières soient plus souples et que nous soyons plus créatifs dans notre gouvernance de la terre. Parce que c’est vraiment ce dont il s’agit. Il faut voir le terre non pas comme quelque chose à exploiter, mais plutôt comme quelque chose dont il faut prendre soin, dont nous sommes responsables. Comme quelque chose qui nous nourrit. Ce doit être un fondement de la démocratie. Ensuite, il faut imaginer une autre façon de représenter les gens, une façon qui rende mieux compte des diverses cultures qui cohabitent sur cette terre. Alors je crois que c’est un objectif à très long terme. Je devrais probablement faire un doctorat sur le sujet, parce que je ne suis pas trop sûre encore de la façon dont ça fonctionnerait. Entre autres idées, c’est ce que j’aimerais voir se réaliser. J’aimerais que nous soyons plus créatifs dans notre façon de nous gouverner.

Enfin, je voulais savoir ce que Marie‑Josée croit possible lorsque nous nous permettons de suspendre nos idéologies occidentales afin de pouvoir progresser de la bonne façon.

Parent : Comme ce dont vous parlez est de remettre en question notre modèle de société, je crois que lorsque nous nous permettons de remettre en question les diverses règles que nous nous sommes fixées, nous sommes capables de sortir des sentiers battus. Nous sommes capables de penser au-delà des règles et d’en imaginer de nouvelles. Dans mon cas, nous parlons des cultures autochtones, mais la chose est vraie dans de très nombreuses cultures, dans chaque culture. Si nous nous permettons de penser que notre façon de faire les choses n’est pas nécessairement la meilleure, que la meilleure façon de faire, en termes absolus, n’existe probablement pas, et qu’il y en a d’autres, nombreuses et différentes, si nous nous permettons de penser qu’une méthode donnée n’est pas la seule qui existe, alors nous pouvons commencer à réfléchir à de nouvelles façons d’accomplir des choses. La porte est alors ouverte à la créativité. Mais pour ça, nous devons d’abord nous donner la permission de remettre en question nos façons de faire.

Je crois que votre question est également intéressante parce qu’il faut aussi vouloir apprendre des autres, ce qui exige beaucoup d’humilité. J’entends beaucoup de gens dire : « Oh, je prendrais ceci de ces personnes-là, et cela de ces autres personnes » sans comprendre que ça peut être nuisible, parce qu’ils ne comprennent pas la philosophie qui a produit ces façons de penser. Ils voient les choses d’une certaine manière parce qu’ils ne sont pas réellement prêts à essayer un autre point de vue. Alors, si je peux me permettre cette métaphore, je crois que nous devons être prêts à changer de lunettes, ce qui exige de l’humilité et du temps. Il faut aussi cette volonté de s’immerger dans la culture de quelqu’un d’autre, de le faire sincèrement, en pensant : « il s’agit d’une façon de penser tout à fait valide ». Il est aussi difficile de le faire à une époque où, d’une certaine façon, nous sommes toujours pressés, et où tout doit toujours aller rapidement. Ça aussi, je crois, nous devons le remettre en question.

[Thème musical de conclusion]

Merci d’avoir été des nôtres. Je suis Scott Baker, et ceci est le balado Countless Rebellions, qui vous est offert par la fondation McConnell. Pour en apprendre davantage, écoutez sans faute nos autres épisodes. Si vous y découvrez quelque chose d’intéressant qui pourrait plaire à quelqu’un, faites-le-lui connaître. Countless Rebellions est produit par Adjacent Possibilities, en collaboration avec Brothers DePaul. Pour en apprendre davantage sur la fondation McConnell et le travail de ses titulaires de subvention, rendez-vous au mcconnellfoundation.ca.