Se servir du sport pour offrir des leçons de vie

Fabrice Vil

Fabrice Vil a fondé et dirigé Pour 3 Points, un organisme sans but lucratif qui transforme des entraîneurs sportifs en coachs de vie pour les jeunes de milieux défavorisés à Montréal.

Quand tu étais jeune, qu’est-ce que tu voulais être quand tu serais plus grand?

Le rêve que j’avais quand j’étais jeune c’était de jouer dans la NBA. J’avais l’âge de quoi — huit ou neuf ans — quand j’ai commencé à jouer au basketball pour la première fois. Puis j’ai adoré ça. J’ai commencé à jouer dans une équipe sportive à l’âge de 11 ans. Space Jam — le film Space Jam — est sorti à l’époque et puis j’étais en amour avec la NBA. Donc c’était pas mal ça. Et j’avais pas d’autres rêves au niveau professionnel essentiellement mais ouais — jouer dans la NBA. Ça c’était mon rêve.

Décris moi un peu ce qui s’est passé pour t’amener ici.

Je suis d’origine haïtienne. Mes parents sont arrivés ici à la fin des années 70.  Moi, je suis né ici, et j’ai grandi dans le nord-est de Montréal à Anjou. J’ai été assez sensibilisé aux questions d’inégalités. Donc j’ai vu beaucoup de mes proches qui n’avaient pas nécessairement les mêmes chances que ce que j’avais quand je grandissais à la maison. J’ai aussi fréquenté l’école privée, l’Académie Michel-Provost sur l’Avenue des Pins au primaire. J’ai été au Collège Brébeuf au secondaire. Puis, j’en parle parce que ça m’a permis de voir comment les inégalités étaient importante.

Alors quand j’étais un jeune joueur de basketball, j’ai eu moi-même des entraîneurs qui m’ont beaucoup aidé à me développer comme individu — pas juste comme athlète, mais qui m’ont vraiment aidé à grandir comme personne. Et j’ai moi-même été entraîneur donc j’ai vu ce que ça fait aussi quand tu interviens auprès du jeune. Donc, j’ai vu le pouvoir que ça avait, d’intervenir via le sport, via le coaching. Et dans les milieux — en fait, ça m’a donné le pouvoir aussi de voir de moins bons entraîneurs qui n’avaient pas nécessairement les bons outils pour accompagner les jeunes.

J’ai commencé à coacher à l’âge de 16 ans. J’ai été au CEGEP, à l’université ensuite, en droit. J’aimais les sciences humaines. J’aimais la littérature, donc le droit est un peu au croisement de tout ça. Mais ma passion c’est clairement le coaching, même à ce moment-là, je continuais à poursuivre le temps que j’investisse dans le coaching. J’ai commencé à pratiquer le droit en 2007 comme avocat et au cours de mon parcours, ça m’est arrivé plusieurs fois de rencontrer des amis, en fait, des amis d’enfance qui étaient au palais de justice parce qu’ils faisaient face à des accusations criminelles, des amis qui n’avaient pas de diplôme d’études secondaires, puis le point commun souvent c’était parce qu’ils étaient quand même des amis qui étaient motivés par le sport énormément.

En 2010 j’ai décidé de mettre en place avec des amis une organisation, Pour 3 Points, pour intervenir. On a commencé à intervenir auprès d’un groupe de jeunes dans le quartier St-Michel à Montréal. Et de fil en aiguille, ça c’est devenu vraiment une passion.

Le fait qu’un entraîneur de basket devienne aussi une sorte de life coach, est-ce que tu considères ça comme une innovation sociale?

En fait, l’idée qu’un entraîneur soit un peu un life coach n’est pas nouvelle. On n’a pas inventé ça. Il y en a toujours eu. Dans notre organisation, il y a trois éléments qui m’apparaissent innovateurs.

La première des choses, c’est de rendre ça systématique ou systémique. Ça ne devrait pas être le hasard qui détermine si un entraîneur est bon ou non. Il faudrait le formaliser. Ce qui amène au deuxième point d’innovation : c’est d’avoir une formation qui est vraiment dédié à ça. Et là, notre organisation, on parle d’un programme de développement de leadership d’une durée de deux ans. Ça, ça n’existe pas. Les formations « mainstream » pour les coachs sont de très courte durée, de façon générale, ce qui fait en sorte que l’apprentissage est moins durable en fait pour les entraîneurs. Donc de former les coachs plus intensivement est également innovateur. Puis la troisième chose c’est créer une communauté de coachs qui brise l’isolement entre coachs. J’essaie de trouver un comparatif de la valeur ajoutée en fait de l’esprit de communauté. Je prendrais disons la communauté de l’entrepreneurship à Montréal, par exemple, quand on pense aux gens qui se connectent pour faire avancer le mouvement de l’entrepreneurship. On peut penser à Silicon Valley — puis le lieu géographique devient un espace où tu te reconnais en fait comme entrepreneur en tech. Ça fait parti également de ce qu’est-ce qu’on fait à beaucoup plus petite échelle, bien sûr, dans un contexte différent, de créer ce système-là auprès des coachs.

Alors, l’idée-même de life coach en sport n’est pas nouvelle; c’est de la rendre systématique. La comparaison que je ferais c’est, je l’utilise parfois, elle est assez particulière, c’est une bonne recette de grand-mère.  Des fois tu te dis, ah bien, ce repas-là est excellent mais pourquoi on prend pas ça puis on le met pas dans tous les restaurants? Donc, le bon coaching, on le trouve parfois. Nous, ce qu’on veut faire c’est vraiment l’étendre — pour qu’il soit partout.

Est-ce que tu as une image de ce que c’est l’innovation sociale?

À mon avis, vraiment une innovation, c’est un changement significatif — un changement significatif positif par rapport à la norme dans la société. Donc, c’est ça ma définition. C’est important, à mon sens, de parler de changement, premièrement. Significatif, je pense qu’on parle pas de quelque chose de « incremental » pour dire en bon français. Puis c’est positif, donc ça fait progresser en fait la société, par opposition à simplement la créativité.

Qu’est-ce que ça prend pour faire ce que tu fais ?

Pour être efficace dans la mise en œuvre d’innovation, fondamentalement, il faut habiter en soi l’importance de cette innovation-là. Je connais aucun bon innovateur social qui n’a pas en soi fondamentalement, dans son core, l’importance du travail qu’il ou elle fait. L’autre aspect qui m’apparaît très important également c’est la question des aptitudes. Ce n’est pas suffisant d’être passionné. Je pense qu’il faut connaître son sujet, d’une manière ou d’une autre.

Moi, j’ai coaché depuis l’âge de 16 ans. Et non seulement ça, depuis mon tout jeune âge, je vois des coachs, j’en vois des bons, j’en vois des moins bons. Donc, j’ai gagné une maîtrise en fait de mon sujet qui est maintenant complété par des recherches additionnelles, des rencontres additionnelles, et des informations que je vais chercher.

Il y a certainement une capacité qui est nécessaire au leadership. Il y a beaucoup d’éléments qui peuvent se retrouver sous le chapeau du leadership. J’aurai tendance à croire qu’il y a 2 choses qui sont pertinentes : c’est d’attirer les ressources – donc de mobiliser que ce soit des ressources humaines, financières, techniques, des médias également; et l’autre, c’est la capacité de mettre le mouvement avant nous comme personne. Donc, là on parle beaucoup des habiletés personnelles, mais c’est incroyable comment ces habiletés-là sont un peu inutiles si elles sont pas au service du mouvement qu’on veut mettre de l’avant.

Qu’est-ce qui est le plus difficile pour toi dans ton travail?

En fait, la chose la plus difficile mais qui fait parti également de la beauté de mon travail c’est qu’il y a toujours un nouveau problème. Il y a toujours quelque chose de nouveau que t’as jamais vu venir. À chaque fois, il y a un obstacle nouveau que tu dois surmonter, qui n’est pas évident; mais, c’est la beauté de la chose.

Imagine l’innovation sociale comme un objet. Quelle métaphore utiliserais-tu?

La première chose qui me vient à l’esprit, c’est une boule de neige. Une boule de neige qui roule dans toutes les directions et qui grossit. Elle va sans doute finir par frapper un arbre et exploser en dizaines de petites boules de neige qui vont continuer de rouler et de grossir chacune de leur côté.

Et si l’innovation sociale était une personne? Qu’est-ce qui la motive? Comment agit-elle?

L’innovation sociale en tant que personne? Hum… C’est une personne complexe, sans genre défini. Et elle peut être dans n’importe quelle situation. Par exemple, elle peut se geler les pieds avec des sans-abri le matin, jaser et rigoler, et aller déjeuner avec un d’entre eux – ou d’entre elles. Puis elle endosse son costume chic pour aller faire un discours et discuter avec des gens tout à fait différents. Cette personne rentre chez elle et lit beaucoup – sur toutes sortes de sujets. Elle travaille énormément – elle fait un tas de choses différentes parfois liées, parfois non. C’est une personne tout à fait éclectique. C’est ça, l’innovation sociale.

Quel est le rôle de l’expérimentation dans le changement systémique?  

L’expérimentation consiste à admettre qu’on ne sait pas. Quand on innove, on ne sait pas. On peut partir d’une hypothèse sur l’endroit où on va aboutir, mais on ne le sait pas vraiment. Pour avoir une certitude et pour savoir, il faut tester, expérimenter. Il faut passer par les succès, puis par les échecs, pour ensuite recommencer et s’ajuster.

Comment tout cela s’additionne-t-il? Comment l’expérimentation produit-elle un changement transformateur?

Je crois qu’il y a un lien avec les personnes qui mènent les expériences. Il y a des personnes, ou des groupes de personnes, qui croient qu’une chose est si importante qu’il faut la soutenir, qu’il faut développer l’idée. Et c’est comme ça que le changement survient. Quand je pense au mouvement pour les droits civiques, je ne vois pas une seule personne. Malcom X et Martin Luther King étaient tout à fait différents et ils ont tous les deux contribué à améliorer la situation des rapports raciaux aux É.-U. Alors, ça commence par de petits incidents, de petits organismes, de petites idées – à coup de petits tests et de petites expérimentations. Et quand il y a un nombre suffisant de personnes à croire suffisamment en l’importance d’une chose, cela peut produire un changement – ce sera une œuvre collective, pas celle d’une seule personne, d’un seul coup.