Rendre les solutions auditives accessibles à l’échelle mondiale

Audra Renyi

Audra Renyi est directrice générale de World Wide Hearing, un organisme à but non lucratif qui rend les aides auditives abordables accessibles aux enfants et aux jeunes des pays en développement.

Lorsque vous étiez enfant, que rêviez-vous de faire plus tard?

Renyi : Je voulais vraiment être actrice. J’adorais le théâtre. J’adorais être devant les gens et jouer différents rôles, me mettre dans la peau des personnages. D’une certaine manière, ce rêve s’est réalisé plus tard dans ma vie. Je donne beaucoup de conférences et de présentations, ce qui me plaît toujours beaucoup parce que ça me rappelle l’époque où j’étais à l’école, quand je faisais du théâtre.

Qu’êtes-vous devenue?

Renyi : Je me suis dirigée en finance. C’est donc tout un changement! J’ai étudié en affaires et en finance. J’ai également un baccalauréat en études internationales. J’ai fini par travailler comme preneuse ferme à Wall Street, figurez-vous. J’ai aussi été bénévole pendant deux ans en Afrique auprès de différents organismes, comme Médecins sans Frontières et One Acre Fund, un fonds de microfinancement. J’ai travaillé au Rwanda, au Tchad, au Kenya. Puis je suis revenue au Canada, à Montréal. Nous avons fondé la World Wide Hearing Foundation ici.

Pouvez-vous nous donner une idée de l’ampleur et de la complexité des problèmes que vous affrontez?

Renyi : On compte 1,3 milliard de personnes avec une déficience auditive dans le monde. De ce nombre, 360 millions de personnes ont une déficience auditive invalidante, ce qui signifie qu’elles ne peuvent pas vivre normalement sans un appareil d’amplification ou une aide auditive quelconque. Parmi elles, 180 millions sont des enfants. La plupart vivent dans des pays en développement, et presque aucun d’entre eux n’a accès aux aides auditives dont ils ont besoin. L’accès aux appareils fonctionnels, comme les aides auditives, est très limité, mais il existe aussi une pénurie de personnel formé pour installer ces aides auditives. Vous pourriez envoyer 100 000 aides auditives au Guatemala demain, la plupart resteraient dans leur boîte. Il n’y a tout simplement pas assez de gens pour les installer. Le pays compte un seul audiologiste, et il se trouve qu’il a été formé à l’Université McGill. C’est tout. Le Honduras, juste à côté, ne compte aucun audiologiste. C’est vraiment un problème mondial.

Comment l’innovation sociale peut‑elle y changer quelque chose?

Renyi : Une des choses que je n’ai pas dites est que le prix des aides auditives est un énorme obstacle. Le prix moyen d’une aide auditive à l’heure actuelle peut aller jusqu’à 2 500 $. C’est un obstacle énorme pour la plupart des gens dans les pays en développement. Lorsqu’on pense à l’innovation sociale et à la façon dont elle peut résoudre ce problème, je trouve intéressant de constater qu’il ne s’agit pas d’un problème sectoriel, mais plutôt d’une combinaison de facteurs. Comment tirer le meilleur parti de l’efficacité commerciale pour faire face à ce problème social mondial?

Notre équipe du World Wide Hearing regroupe des gens de tous les milieux : des gens du monde des affaires, du domaine scientifique, ainsi que des gens avec une grande expérience des pays en développement et des organismes d’aide humanitaire. L’idée est de réunir tous ces points de vue pour résoudre ce grave problème. D’une certaine façon, il faut une solution simple fondée sur une réflexion complexe. Nos programmes ont toujours mis l’accent sur la durabilité, par exemple. Comment faire pour former des gens sur place, pour créer une capacité locale, pour former des techniciens qui installeront les aides auditives? Comment s’assurer qu’ils seront en mesure de continuer à le faire lorsqu’il n’y aura plus de subvention? Voilà pourquoi il est très important que nous élaborions un modèle d’entreprise durable qui prévoit de faire payer les aides auditives. C’est un prix subventionné, mais cela leur permet de générer des revenus constants. C’est le genre de questions auxquelles nous réfléchissons en tant qu’organisme.

Essentiellement, qu’est-ce que l’innovation sociale pour vous?

Renyi : Pour moi, l’innovation sociale consiste à adopter des approches novatrices pour venir à bout d’un problème social. Ces approches en elles-mêmes ne proviennent pas d’un domaine précis. Elles peuvent être empruntées à toutes sortes de domaines. L’objectif est vraiment de trouver comment régler un problème social.

De nos jours, tout le monde veut sortir des sentiers battus, tout le monde veut proposer des approches nouvelles et efficaces. Y a-t‑il quelque chose de différent dans ce mouvement de l’innovation sociale précisément?

Renyi : Je crois que le mouvement de l’innovation sociale est différent en ce sens qu’il tente parfois de renverser la perspective et d’aborder un problème d’une façon différente, de sortir de la mentalité traditionnelle selon laquelle les organismes de bienfaisance font toujours les choses d’une certaine façon, et les entreprises font toujours les choses d’une autre façon. Il s’agit de prendre du recul et de se demander ce que les entreprises peuvent apprendre des organismes de bienfaisance, et ce que les organismes de bienfaisance peuvent apprendre des entreprises. Et comment nous pouvons enrichir mutuellement certains de ces domaines et travailler ensemble. À mon avis, la solution passe en grande partie par la collaboration. Je crois que nous assistons à une montée de la collaboration entre les ONG et les entreprises, parce que, bien souvent, les entreprises sociales et les ONG savent très bien comment servir la population locale, ce que les entreprises ne savent habituellement pas faire. Les entreprises, et surtout les multinationales, sont très douées pour l’expansion, contrairement aux ONG et aux entreprises sociales.

Y a-t‑il quelque chose de différent dans ce mouvement de l’innovation sociale? Si oui, de quoi s’agit‑il?  

La collaboration occupe une place de plus en plus importante dans le domaine de l’innovation sociale. C’est, à mon avis, l’un des principaux aspects de l’innovation sociale. Je crois fermement que si nous voulons vraiment changer le monde, nous devons tous travailler ensemble.

L’expérimentation est aussi très importante. C’est une composante fondamentale de l’innovation sociale. On ne peut pas atteindre un objectif sans essayer de nouvelles choses. Et essayer de nouvelles choses entraîne parfois des échecs. Et même souvent. Mais, comme on dit, les échecs font avancer. Nous apprenons de nos échecs, nous intégrons ces apprentissages et nous nous améliorons constamment. Pour un organisme, courir un risque consiste parfois à se demander « Et si on faisait cela différemment? Et si on le faisait mieux? ». Les donateurs, les bailleurs de fonds et les défenseurs comprennent que cela fait partie de l’expérimentation. Je crois que les gens du domaine de l’innovation sociale font preuve d’une grande ouverture : ils veulent essayer de nouvelles choses, mais comprennent qu’elles ne fonctionneront pas toujours. Tout comme une société de capital-risque comprend que neuf entreprises sur dix ne réussiront pas. Parmi elles, 10 % réussiront.

Quelle est la dimension culturelle de l’innovation sociale? À votre avis, quelles manières d’être et de penser partagent vos pairs dans le domaine?  

Renyi : Ce qui rassemble les personnes qui travaillent en innovation sociale est qu’elles viennent toutes de milieux différents. Habituellement, les gens qui travaillent pour un organisme de bienfaisance ont un certain profil : ils ont étudié en développement, ils ont poursuivi une certaine carrière. Les gens qui travaillent en entreprise ont un certain parcours de carrière et d’études, alors qu’en innovation sociale, vous rencontrerez des gens de tous les secteurs, allant des sciences au développement en passant par les affaires. L’élément rassembleur est le désir de faire le bien dans le monde. Ils sont tous stimulés par l’impact social.

J’ai intégré ce monde de la façon la plus sûre, c’est‑à-dire que j’ai d’abord travaillé dans le monde des affaires, puis je suis passée au secteur à but non lucratif traditionnel pour me retrouver en quelque sorte entre les deux. J’aime les deux côtés, mais je crois qu’il y a beaucoup de façons d’intégrer le bien social et l’innovation sociale aux entreprises, à leur façon de fonctionner. À l’inverse, je crois que les organismes de bienfaisance et les organismes à but non lucratif pourraient mettre à profit l’efficacité opérationnelle des entreprises pour servir leurs clients. Je constate que le milieu de l’innovation sociale compte beaucoup de gens aux vues similaires capables de voir des applications dans divers domaines et de s’influencer mutuellement, en quelque sorte. Mais au bout du compte, ils sont toujours guidés par l’impact social.

Comment sont les gens du domaine de l’innovation sociale dans une fête?

Renyi : Dans les fêtes, nous nous amusons toujours beaucoup parce que les gens sont passionnés et très intéressants. J’apprends toujours quelque chose. Il y a parfois des personnes très intenses. Pendant une conversation, elles vous font toujours voir les choses d’une façon différente. C’est toujours stimulant. Contrairement à d’autres cocktails professionnels, où on aime parfois parler du travail, mais parfois aussi d’autres choses, dans les nôtres, l’innovation sociale prend toute la place. Nous aimons tous parler de notre travail parce que cela fait partie de ce que nous sommes.

Est-ce que l’accumulation de petites expériences en innovation sociale peut engendrer un grand changement? Est-ce que cela peut arriver?

Renyi : Peter Singer de Grands Défis Canada a parlé de ce qu’il appelle des pilotis, c’est‑à-dire le fait de toujours mener tous ces projets pilotes à petite échelle, et de tous ces organismes qui veulent faire de l’innovation sociale, mais qui restent coincés à cette étape et qui sont incapables de mener les projets à une plus grande échelle. Je crois que nous devons continuer à mener des projets pilotes. Cela fait partie du processus d’innovation. Mais nous devons aussi commencer à donner de l’envergure aux projets.

Comment pouvons-nous travailler à  une plus grande échelle quand les gouvernements accordent moins d’argent à l’aide internationale? Je crois qu’une partie, et une partie seulement, de la réponse serait de débloquer des capitaux privés. Prenons l’exemple de l’investissement d’impact, qui consiste à prendre un immense regroupement de capitaux mondiaux et à l’investir de façon à transformer radicalement le monde. Cela aiderait aussi à débloquer des fonds pour donner de l’envergure aux projets d’innovation sociale. Je crois que c’est une partie de la réponse.

Mais je crois qu’il faut aussi être prudent avec un aspect de l’innovation sociale, c’est‑à-dire qu’une solution nouvelle et branchée n’est pas nécessairement meilleure. On devrait aussi tenir compte des choses qui sont déjà bien faites et depuis longtemps. Je crains parfois que certains projets ne soient plus financés parce qu’ils ne sont plus si nouveaux et novateurs, quand, en fait, ils donnent des résultats remarquables à l’échelle mondiale. Il ne faut pas les abandonner. Nous devrions continuer à développer ou à mener les projets qui donnent de bons résultats depuis très longtemps.

Je voudrais aussi parler de collaboration. Dans notre cas, en tant qu’organisme à but non lucratif, nous avons vraiment un rôle de catalyseur. Nous sommes très doués pour trouver de nouvelles façons de faire les choses, de nouveaux modèles et de nouvelles idées. Cependant, nous ne sommes pas présents dans 65 pays ni dans 100 pays, comme le sont d’autres ONG beaucoup plus importantes. Nous croyons que notre collaboration avec ces ONG contribue à nous donner de l’ampleur. Comment peuvent‑elles nous aider à mener nos activités sur une plus grande échelle?

En effet, ce n’est pas parce que vous voulez bâtir un organisme qu’il doit obligatoirement être immense.

Renyi : Cela signifie qu’il faut parfois mettre son ego en veilleuse. Je crois que les gens sont très attachés à leurs idées. À un moment donné, il faut se demander comment on peut mettre son organisme et ses propres idées de côté, et avec qui d’autre on peut collaborer.

Qu’apprenez-vous ces jours-ci?

Renyi : J’apprends beaucoup sur la perte auditive dans les communautés autochtones au Canada. Pour moi, qui avais travaillé sur cet enjeu durant des années dans des pays à faible revenu et à revenu intermédiaire, ce fut une véritable révélation. J’en ai appris beaucoup sur ce problème dans les communautés inuites du Nord. Le taux de prévalence chez les enfants est extrêmement élevé. J’en apprends aussi beaucoup sur les approches culturelles en matière de perte auditive, et je réfléchis beaucoup à la façon dont nous pouvons soutenir certaines de ces communautés.

Aimeriez-vous clarifier certains points concernant une mauvaise interprétation ou un malentendu relativement à l’innovation sociale?

Renyi : J’aimerais préciser que l’innovation sociale ne caractérise pas seulement les ONG et les organismes de bienfaisance. Je crois qu’elle s’applique à tout : aux entreprises, aux établissements de recherche, aux gouvernements. C’est ce que j’aimerais dire à tout le monde. Je suis convaincue qu’au moins 95 % des gens sur Terre sont motivés par le bien social, d’une façon ou d’une autre. L’innovation sociale touche tous les organismes dans tous les secteurs.