Susanna Fuller_Blog Author_FR Justin Cantafio_Blog Author_FRBillet d’invité écrit par Justin Cantafio, campagniste pour les pêcheries durables, et Susanna Fuller, coordonnatrice de la conservation marine au Centre d’action écologique.

Les préférences et les habitudes d’achat des consommateurs peuvent jouer un rôle fondamental dans le développement des systèmes alimentaires. Au cours des vingt dernières années, on a pu observer deux tendances qui s’écartaient l’une de l’autre en matière de consommation. D’un côté, notre société sur demande cherche des aliments commodes et facilement reconnaissables alors que des consommateurs judicieux se fient à des certifications émises par des tiers et des étiquettes écologiques pour les renseigner sur les déclarations au sujet de la santé et la durabilité. De l’autre, les consommateurs se tournent de plus en plus vers la nourriture pour ralentir leur rythme de vie et tisser des liens avec leur famille, leurs amis, leur communauté et les gens qui produisent leur nourriture.

Heureusement, la tendance vers des aliments entiers provenant directement des producteurs commence à influer sur l’envie d’aliments rapides et commodes. Graduellement, les habitudes que l’on a d’abord vues dans les marchés fermiers et les restaurants affichant un menu local au tableau noir prennent racine dans les établissements et les supermarchés. Les deux tendances ont donc amené les consommateurs à se questionner davantage sur la provenance de leur nourriture et la manière dont celle-ci a été produite, même si on remarque souvent une dégradation des valeurs sur le marché mondial des marchandises qui domine les magasins à grande surface, les fournisseurs de gamme complète de produits et les chaînes de restaurants.

Deux jeunes pêcheurs travaillent avec une fascine, une ancienne méthode de pêche à faible impact, dans la baie de Fundy en Nouvelle-Écosse

Deux jeunes pêcheurs travaillent avec une fascine, une ancienne méthode de pêche à faible impact, dans la baie de Fundy en Nouvelle-Écosse

L’alimentation durable gagne en popularité, de l’assiette en argenterie au cabaret d’hôpital. Mais alors que dans les cafétérias des universités et des écoles primaires, on proclame fièrement que le menu inclut de la volaille locale ou de la laitue biologique, plus souvent qu’autrement, hormis l’appellation « Prise du jour », un poisson reste un poisson, et une source de protéines sauvage que nous tenons pour acquis comme étant un luxe.

Le monde des poissons et des fruits de mer demeure embourbé dans l’anonymat et la plupart des pêcheurs continuent de souffrir du mauvais sort des marchandises. Il n’y a aucun doute que les poissons et les fruits de mer sont plus marchandés que presque tous nos principaux produits de base. Cela s’explique en partie par les volumes pêchés qui doivent être traités et vendus rapidement pour garantir la viabilité économique de l’exploitation de pêche. Presque 40 % du poisson pêché à l’état sauvage est échangé sur le marché international, comparativement à seulement 16 % du blé et 7 % du riz. Le Canada exporte de 65 % à 85 % de ses poissons et fruits de mer, pour en faire ensuite l’importation sous forme de produits transformés.

Comme l’a mentionné Eric Enno Tamm dans un billet de blogue publié précédemment dans le cadre de cette série, nous vivons à une époque où il est de plus en plus difficile de savoir quelles espèces de poissons et de fruits de mer nous mangeons, sans compter où et comment elles ont été pêchées, ou, plus difficile encore, qui les ont pêchées. Lorsque les chaînes de valeur manquent de transparence, cela influe négativement sur nos pêcheurs, nos familles et nos communautés côtières. Cela encourage la pêche à valeur élevée et à faible volume, tout en maintenant les poissons et les fruits de mer comme des marchandises et en les excluant du mouvement de l’alimentation saine.

Plus les consommateurs se demandent où va l’argent dépensé pour leur nourriture, plus l’anonymat alimentaire devient inacceptable. Et cette surveillance croissante des consommateurs peut agir comme levier pour une bonne alimentation. Heureusement pour les pêcheurs et les communautés côtières, les poissons et les fruits de mer peuvent être intégrés au mouvement de l’alimentation durable et locale, et ils commencent enfin à l’être. Il était temps, puisque les stocks mondiaux sont en déclin. Un effort concerté est donc nécessaire pour garantir l’avenir du poisson, la sécurité alimentaire des communautés côtières et des économies durables. On trouve de nombreux groupes en Amérique du Nord, notamment le Centre d’action écologique (EAC), qui travaillent activement pour changer les habitudes de consommation liées aux poissons et aux fruits de mer, et attirer l’attention sur la durabilité environnementale, sociale et économique de la dernière source de protéines sauvage au monde.

Le Centre d’action écologique imagine un monde dans lequel la conservation des océans va de pair avec des communautés côtières prospères et des moyens de subsistance durables.

Nous travaillons pour créer de nouveau un lien entre les consommateurs et les pêcheurs ou les communautés côtières à une époque de surpêche et de marchandisation. Nous travaillons à tous les niveaux pour encourager la conservation marine, au large et en profondeur, que ce soit en défendant des zones de protection marine et la protection d’espèces précises, ou en travaillant sur le marché pour créer des liens entre les consommateurs et les pêcheurs, et entre les détaillants et les fournisseurs de poissons et de fruits de mer durables.

A small-scale owner-operated fishing vessel rigged with bottom longlines to catch groundfish such as haddock.

A small-scale owner-operated fishing vessel rigged with bottom longlines to catch groundfish such as haddock.

Nous avons été à même de constater comment le pouvoir d’achat peut être mis à profit lorsque les consommateurs commencent à se demander où va l’argent dépensé pour leur nourriture, reconnaissant ainsi le rôle culturel, social et économique que joue celle-ci sur notre santé et dans nos communautés. Nous nous sommes efforcés de reproduire ceci de diverses façons, y compris en aidant à créer Off the Hook, la première pêcherie soutenue par la communauté au Canada atlantique. À son apogée, Off the Hook permettait de fournir des poissons et des fruits de mer entièrement traçables pêchés par de petits pêcheurs utilisant des lignes et des hameçons à plus de 300 ménages de la Nouvelle-Écosse, et ce, chaque semaine durant la saison de pêche.

Le succès de Off the Hook ne représente qu’un des nombreux changements positifs dans la demande pour des poissons et fruits de mer durables dans notre région. Grâce au soutien du Fonds d’alimentation institutionnelle de La fondation de la famille J.W. McConnell, nous avons collaboré avec des leaders institutionnels en Nouvelle?Écosse, comme des hôpitaux et des universités, pour les aider à délaisser le marché mondial des marchandises au profit de pêcheries communautaires locales. Il y a quelques semaines, l’Université Dalhousie, la plus grande université du Canada atlantique, a approché le Centre d’action écologique pour savoir comment faire cette transition pour la moitié de tous les poissons et fruits de mer servis dans ses cafétérias pour le semestre d’automne 2016. Comme c’est le cas pour le mouvement alimentaire local terrestre, le défi consiste à équilibrer la promotion et la célébration de la pêche à petite échelle et la pression économique de croître.

Les œufs peuvent provenir de poules en libre parcours, élevées en liberté, biologiques ou conventionnelles. Les tomates peuvent venir du Mexique, avoir fait ou non l’objet d’un épandage, avoir été cultivées en serre ou être patrimoniales. De la même façon, un poisson n’est pas un simple poisson. La personne qui le pêche et la manière dont il est pêché importent. Le Centre d’action écologique souhaite continuer à encourager les petites pêcheries durables et à sensibiliser les consommateurs sur l’importance de bien réfléchir aux choix qu’ils font en matière d’alimentation. Les poissons et les fruits de mer peuvent être intégrés au mouvement de l’alimentation durable et locale, et ils le seront, au fur et à mesure que nous continuerons de corriger les effets néfastes de la marchandisation.

 


Quel est votre plat réconfortant?

Susanna apprécie une bonne tasse de chaudrée crémeuse chez JB’s Restaurant à Barrington Passage en Nouvelle-Écosse, tandis que Justin aime manger une boîte de harengs, presque tous les jours et presque n’importe où.

Vers qui devrions-nous nous tourner pour de l’inspiration, des idées et une vision à propos de l’avenir de l’alimentation?

La Northwest Atlantic Marine Alliance fait un travail fantastique auprès des établissements de soins de santé, collaborant avec Health Care Without Harm et aidant les hôpitaux de la Nouvelle-Angleterre à acheter des poissons et des fruits de mer locaux et pêchés de manière durable de pêcheurs communautaires.

SlowFish fait de l’excellent travail pour souligner à quel point il est important de tenir compte des enjeux sociaux et culturels au moment de considérer la durabilité des poissons et des fruits de mer.

Le groupe Local Catch regroupe des pêcheurs soutenus par la communauté en Amérique du Nord et ailleurs. Une de ses tâches consiste à cerner comment incarner l’essence de la pêche soutenue par la communauté pour aller au-delà de la scène alimentaire locale et joindre un public plus vaste, en offrant les avantages de l’alimentation locale et durable sur le marché des marchandises sans toutefois perdre ses valeurs.


 

À propos des auteurs:

Susanna D. Fuller est une coordinatrice chevronnée de la conservation marine au Centre d’action écologique. Ses travaux à la fois d’ordre scientifique, politique et économique visent à assurer la durabilité des pêches, la vitalité des communautés côtières et la santé des océans au Canada et à l’étranger. Elle aime déguster de la chaudrée et des beignets de crabe dès qu’elle en a l’occasion.

Justin Cantafio est militant pour les pêches durables au Centre d’action écologique. Il possède de l’expérience en écologie environnementale et détient une maîtrise en gestion des ressources et de l’environnement de la School for Resource and Environmental Studies de l’Université Dalhousie, à Halifax. Il s’intéresse entre autres à la production et à la distribution alimentaires durables, plus particulièrement à la salubrité des aliments et à l’approvisionnement local. Il est responsable d’un important portefeuille de recherche et a coproduit un film documentaire éducatif. C’est avec enthousiasme qu’il met ses compétences et ses passions au service du CAÉ en faisant la promotion des pêches durables. Sur le plan personnel, il aime le hockey sur glace, la course à pied, le yoga, la bonne chère, les feux de camp et l’étude des communautés.

Ce blogue fait partie de la série L’alimentation au futur. Nous voulions savoir à quoi ressembleront les aliments du futur? Où allons-nous, où voulons-nous aller et que pouvons-nous faire pour changer les choses? Au cours des six prochains mois, nous tendrons le micro à 12 penseurs en matière d’alimentation au Canada pour tenter de répondre à ces questions cruciales.

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