Entrevue avec Mme Jayne Engle directrice du programme Des villes pour tous

Par Rebecca Chieu

L’engagement communautaire inclusif et significatif a toujours été l’élément moteur des travaux de Mme Engle. En tant que directrice du programme Des villes pour tous de la fondation McConnell à Montréal, elle fait le pont entre l’action communautaire innovatrice et les changements fondamentaux et systémiques. Au sein de Future Cities Canada (FCC), Mme Engle met à profit sa passion et son expérience de l’urbanisme participatif, de l’innovation en matière de politiques d’urbanisme, de la gouvernance collaborative et des changements sociaux pour contribuer à repenser et à améliorer les villes. Dans cette entrevue, elle explique comment le Canada peut s’imposer comme chef de file mondial en laissant à ses citoyens la liberté de créer leurs villes ensemble.

FCC : La création de villes axées sur les besoins de ses habitants est pour vous une passion. À quel moment cette passion est‑elle née?

JE : Au début de ma carrière, j’ai travaillé dans le secteur immobilier ainsi qu’à la réutilisation adaptative et au réaménagement de bâtiments à Philadelphie. Cette expérience m’a permis de comprendre la complexité du fonctionnement des systèmes qui se superposent au sein des villes. C’est aussi à cette époque que j’ai pu remarquer, en me rendant à pied au travail tous les jours, les trop nombreuses personnes qui vivent dans des conditions difficiles et inhumaines. J’ai alors ressenti au fond de moi que cette situation pouvait être évitée, qu’une telle injustice était inacceptable. Au bout du compte, les conditions de vie des gens sont ce qui importe par-dessus tout, et la façon dont on conçoit et construit les villes joue un rôle majeur dans la manière dont les besoins de la société sont satisfaits. Cette constatation m’a incité à m’orienter vers l’urbanisme. En intégrant cette idée à mon travail, j’ai pu constater que les actifs civiques, aujourd’hui appelés les « biens urbains communs », ont une influence incontournable sur la façon de repenser les villes de demain.

FCC : Comment les villes canadiennes peuvent‑elles être une source d’inspiration en ce qui concerne les façons de transformer les villes dans l’intérêt de tous?

JE : Tant d’initiatives canadiennes peuvent servir d’exemples.

C’est le cas de Montréal, entre autres, où les cultures de la solidarité et de l’entrepreneuriat créatif sont bien vivantes et servent de levier pour la mise sur pied d’une nouvelle initiative les communs intelligents – Smart Commons qui intègre aux technologies urbaines intelligentes les valeurs des biens communs, ainsi que les modèles de propriété et d’expérimentation connexes. À Montréal, on retrouve également des innovations en intelligence artificielle orientées vers le bien commun, en plus du projet Autochtoniser Montréal. Winnipeg aussi s’inscrit comme ville phare de la réconciliation grâce à la mise en place d’importantes initiatives, comme le Winnipeg Boldness Project.

Vancouver est également un modèle à bien des égards. Son plan d’action Greenest City est au cœur de la planification, de la construction et de la conception de la ville. D’autres formidables innovations ont été introduites à Vancouver, comme le City Studio qui encourage une collaboration inédite entre la ville, l’université et la communauté, permet de valoriser les jeunes par leur éducation et sert en quelque sorte de laboratoire civique pour l’administration municipale et la mise à l’essai de nouvelles façons de faire.

Métropole multiculturelle à la croissance rapide, Toronto est quant à elle dotée d’actifs comme Evergreen Brick Works, l’un des excellents projets de réutilisation adaptative post-industrielle du pays, et le Centre for Social Innovation. De plus, le nouveau projet Sidewalk Toronto pourrait éventuellement fournir à la ville une innovation technologique lui permettant de se démarquer sur l’échiquier mondial; il sera toutefois impératif de mettre en place une innovation réglementaire dynamique, par exemple un « bac à sable » d’expérimentation réglementaire, afin de veiller à ce que le projet vise le bien commun, est dans l’intérêt du public et cherche à réduire les inégalités qui s’accroissent rapidement dans la ville.

FCC : Quel est le principal défi des villes canadiennes?

JE : Les recherches démontrent que les villes les plus avancées sur le plan technologique sont aussi les plus inégalitaires. Plus que jamais, il importe d’envisager comment les villes peuvent innover et du même coup devenir plus égalitaire. Relever ce défi est une préoccupation centrale du programme Des villes pour tous et de l’initiative Future Cities Canada – Villes d’avenir. Il est impératif de développer la culture de l’innovation dans les villes, et l’innovation sociale doit constituer la base de cette culture. Autrement, les inégalités ne cesseront de croître.

FCC : La discussion sur la façon de repenser la ville intelligente va bon train au Canada. À votre avis, quel élément devrait être au cœur du mouvement des villes intelligentes?

JE : Ce sont les gens qui doivent être au centre de l’innovation, ce qui signifie qu’il faut s’assurer d’une innovation urbaine inclusive, à savoir d’une innovation socialement inclusive, et favoriser aussi d’autres formes d’innovation, notamment les STIM (science, technologie, ingénierie et mathématiques) et, tout particulièrement, l’innovation réglementaire.

Les ordres de gouvernement et les municipalités ne doivent donc pas seulement innover, mais aussi stimuler l’innovation. Actuellement, les façons dont nous établissons les règlements et dont nous gouvernons ne progressent pas au même rythme que s’opèrent les changements. La stimulation de l’innovation civique permettrait l’expérimentation réglementaire et ainsi l’élaboration de prototypes, de nouvelles approches et de nouvelles politiques; des données factuelles pourraient alors être réunies et servir à apporter des changements ponctuels aux politiques. Nous pourrions ainsi comprendre ce qui fonctionne bien et ce qui fonctionne moins bien et apporter des modifications globales.

Nous devons également innover quant à la manière de nous organiser et de gouverner. L’une des raisons du lancement de l’initiative Future Cities Canada – Villes d’avenir était le manque de structures adéquates pour surmonter les défis auxquels nous sommes confrontés. Des partenariats collaboratifs multisectoriels, ou ce que nous appelons une infrastructure collaborative, sont essentiels pour relever efficacement les défis de notre époque.

Enfin, de nouvelles formes d’engagement citoyen sont essentielles pour laisser aux citoyens la liberté d’agir et de concevoir leurs villes et ainsi améliorer leurs environnements et la sphère publique.

FCC : Future Cities Canada – Villes d’avenir encourage la collaboration pour favoriser le développement de villes inclusives, novatrices et résilientes. Quels projets en particulier vous motivent?

JE : Nous estimons qu’à de multiples égards, des changements majeurs s’opéreront dans nos villes au cours du présent siècle. Le projet de planification de scénarios Our Urban Futures servira à visualiser les villes futures, à réaliser leur plein potentiel et à repenser ce que nos villes actuelles pourraient devenir. Nous nous pencherons sur la façon dont nous nous attendons à voir les villes croître et changer. Nous étudierons également les répercussions de nos décisions collectives sur la vie communautaire en ville. L’intelligence collective et la mobilisation sont indispensables pour bâtir l’avenir urbain que nous voulons et dont nous avons besoin. Même les projets soi-disant ennuyeux, comme la Urban Data Strategy, la Capital Innovation et la Governance Innovation, m’emballent. Nous travaillons avec des partenaires qui eux ne sont décidément pas ennuyeux, notamment Dark Matter Laboratories, MaRS et Nord Ouvert. Ces projets sont essentiels pour déterminer la façon dont nous organiserons la gouvernance et la société et pour relever les défis auxquels nous sommes confrontés, notamment les inégalités et les changements climatiques.

Sur le terrain, nous avons une occasion de favoriser des environnements où les citoyens peuvent créer leurs villes ensemble. L’événement 100en1jour, qui se déroulera en juin prochain dans des villes partout au pays, peut devenir une plateforme pour examiner les façons de repenser nos villes collectivement au fil du temps. Je crois qu’il s’agit là d’une excellente manière pour les villes de faire des essais et de rendre les idées et les possibilités visibles et concrètes de façon à créer de nouveaux récits sur ce qu’elles peuvent devenir.