Community Forests International (Forests Intl) est un OSBL environnemental établi au Nouveau-Brunswick qui s’efforce de créer un lien entre les gens, les communautés et les forêts qui les soutiennent. L’entrevue réalisée avec deux des cofondateurs de l’organisme, Daimen Hardie et Zach Melanson, a été abrégée pour des raisons de longueur et de lisibilité.

 

Vos activités se déroulent dans des régions rurales de l’Afrique (île Pemba dans l’archipel semi-autonome de Zanzibar en Tanzanie) et du Canada (Nouveau-Brunswick). Qu’est-ce qui vous aide à avoir un impact dans le fait d’avoir un pied dans chacun de ces mondes? 

Daimen : Quand nous avons fondé Forests Intl en 2008, nous avons collaboré avec nos partenaires à l’île Pemba pour créer un organisme sœur appelé Community Forests Pemba. Celui-ci possède son propre personnel et conseil d’administration. Les deux organismes ont donc profité d’une grande autonomie dès le départ. 

Nous visitons cette île de l’océan Indien depuis de nombreuses années, ce qui nous amène à nous retrouver à l’avant-scène de la crise climatique. Tous les jours, des gens sont confrontés aux effets des changements climatiques. Le problème n’est pas abstrait ou universitaire et c’est ce qui nous pousse réellement à agir. 

Lorsque notre collègue Mbarouk Mussa Omar est venu au Nouveau-Brunswick, il a été frappé par quelques similitudes. Certaines des causes à l’origine du problème climatique sont quasi identiques dans les régions rurales du Canada et de Zanzibar, mais les mesures prises pour faire face aux problèmes sont très différentes. 

Zach : Observer les changements climatiques à deux endroits du monde aide à voir le problème sous des angles différents. Nous découvrons des techniques dans l’archipel de Zanzibar et les mettons en application ici au Canada, et vice versa. Nous apprécions beaucoup cette occasion de partager des connaissances.

 

Vos travaux sont très variés, ceux-ci allant de la gestion d’une école d’innovation (Whaelghinbran Farm) à la création d’une entreprise sociale (Jaza Energy), en passant par des forêts détenues par des communautés et la promotion des marchés du stockage de carbone. Comment décririez-vous votre proposition unique à une personne qui ne connaît pas encore votre travail? 

Zach : Nous disons souvent que nous sommes une entreprise de bienfaisance en démarrage. Nous voulons lutter contre les changements climatiques et aider les communautés locales à s’adapter et à prospérer. Notre but est réellement d’avoir un impact important dans les communautés rurales. Celles-ci sont à l’avant-scène, car elles dépendent de l’environnement. Dans les villes, nous dépendons à notre tour de ces communautés. Cependant, on y trouve rarement le même niveau d’innovation qu’en milieu urbain et il est crucial que cela change. 

Daimen : L’adaptabilité et la diversité font partie de notre proposition unique parce que les changements climatiques sont un problème d’une grande complexité. En tant qu’organisme, nous devons aussi nous adapter. Nous devons agir avec de l’information qui n’est pas parfaite, mais il est impensable de ne pas agir dans une telle situation de crise. Par conséquent, il importe d’apprendre à chaque étape le long du chemin.

Vous êtes passés de la plantation d’arbres à des partenariats, des relations et des travaux collaboratifs beaucoup plus complexes, mais votre préoccupation première demeure les arbres! Comment une telle orientation vous aide-t-elle à créer une économie verte rurale au Canada atlantique? 

Daimen : Nous avons fondé l’organisme dans un camp de plantation d’arbres. C’est en faisant ce travail que Zach et moi avons payé nos études. C’était une des possibilités d’emploi à notre disposition, puisque nous venons d’une communauté rurale du Nouveau-Brunswick, mais cette expérience n’était pas en parfaite harmonie avec nos valeurs et nos ambitions. C’est pourquoi nous avons créé notre propre emploi. Nous avons gardé cet esprit entrepreneurial et maintenir un lien avec la nature nous a profondément inspirés.  

La forêt acadienne au Nouveau-Brunswick est une des forêts les plus diverses, mais aussi les plus menacées au monde. C’est également un des premiers endroits au pays à avoir été colonisé. Le paysage a fait l’objet d’une grande exploitation minière, mais les systèmes naturels veulent repousser et se régénérer, ce qui est aussi une source d’inspiration pour nous. Nous tirons des leçons pratiques des écosystèmes. Il est indispensable aujourd’hui de trouver des moyens pour que les êtres humains puissent prospérer aux côtés des systèmes naturels. 

Zach : Nous avons toujours considéré les arbres comme précieux. Ils représentent un moyen rapide de se mobiliser pour lutter contre les changements climatiques, d’abord et avant tout en prenant soin de ne pas tous les couper. Ils fournissent aussi toute une gamme d’écosystèmes auxquels nous n’avions pas accordé beaucoup de valeur jusqu’à tout récemment. Ils sont notre meilleure chance d’atténuer les effets des changements climatiques et, par conséquent, des catastrophes connexes. 

Il est indispensable aujourd’hui de trouver des moyens pour que les êtres humains puissent prospérer aux côtés des systèmes naturels.

Quels sont certains indicateurs qui vous servent à mesurer votre réussite? Il pourrait s’agir de chiffres concrets (p. ex. le nombre d’arbres plantés ou la quantité de carbone stocké) ou d’indicateurs plus généraux, comme les transformations culturelles que vous observez, les relations que vous développez, etc. 

Daimen : Nous recueillons beaucoup de données. L’Union européenne est notre principal partenaire sur la scène internationale et elle possède des pratiques rigoureuses en matière d’établissement de rapports. Le revenu est selon nous une des mesures les plus importantes. Dans l’archipel de Zanzibar, nous tentons de faire de l’atténuation des changements climatiques et de l’adaptation à ces derniers une tâche quotidienne. Soixante-dix-huit pour cent des gens avec qui nous travaillons voient leur revenu augmenter. Quatre-vingt-quatorze pour cent des femmes avec qui nous travaillons gèrent le revenu qu’elle gagne. 

Zach : Comme a dit Daimen, les gens ne s’adapteront pas à moins d’avoir un incitatif financier. Au Canada, le potentiel de stockage du carbone qu’offrent les forêts illustre bien ceci. Quelle valeur monétaire attribuons-nous à ce potentiel? Dans notre système actuel, un arbre ne vaut rien tant qu’il est vivant. Il n’a de valeur que lorsqu’il est mort. C’est pour cette raison que les gens continueront de couper des arbres, alors qu’à long terme, ces derniers auront beaucoup plus de valeur s’ils restent bien enracinés. 

Nous créons des incitatifs et des voies pour une exploitation forestière durable. Nous pouvons faire en sorte que des gens soient payés pour effectuer deux choses, couper des arbres et sauver des arbres, le tout de façon réaliste sur le plan économique et de façon responsable d’un point de vue environnemental. 

Il est crucial de tarifier la pollution. Dans les communautés rurales comme la mienne, la tarification du carbone générerait beaucoup de revenus. Nous possédons une forêt extraordinaire et le monde a plus que jamais besoin des forêts. Il faut donc ici au Canada trouver des gens pour gérer les forêts de manière à lutter contre les changements climatiques, puisque cela serait du même coup une bénédiction financière. 

Qu’avez-vous appris au fil des ans grâce à Community Forests International qui vous a surpris ou qui a défié vos attentes initiales? 

Zach : À nos débuts, j’étais naïf et je ne savais pas où tout ça allait nous mener. J’étais seulement convaincu que c’était quelque chose d’important que nous devions essayer. Il fallait de l’audace pour démarrer un organisme de bienfaisance international en 2008 en pleine crise financière, surtout que nous n’avions pas d’argent ou d’oncle millionnaire pour nous aider! Alors, je pense que ce que nous avons accompli depuis 10 ans est remarquable. Nous avons aidé 35 000 personnes dans l’archipel de Zanzibar à gagner de nouveaux revenus, planté plus de 2,5 millions d’arbres et garanti un accès à des infrastructures d’eau et d’énergie. Nous contribuons aussi à trouver des solutions de rechange viables aux coupes à blanc. Ça prouve qu’une petite équipe passionnée par l’idée de changer de gros systèmes peut réaliser beaucoup de choses.

Daimen : Des particuliers, des entreprises et des gouvernements souhaitent apporter des changements positifs, mais sont confrontés à des obstacles au moment d’agir. J’ai été surpris de constater le peu de soutien que des alliés ont besoin pour surmonter ces obstacles et aller de l’avant pour apporter des changements positifs. En contrepartie, je suis constamment choqué par le fait que la crise climatique semble faire littéralement partie du plan de certains grands acteurs et actrices. Elle est vue comme un coût externe qui est connu et rationalisé depuis des décennies. J’ai récemment modifié mon approche en ce qui concerne les partenariats en imaginant les meilleurs résultats au lieu d’investir trop d’énergie à préparer des scénarios médiocres.