Amplifier Gamelin : l’ethnographie à l’écoute des Montréalais

Par Anne-Hélène Dupont

amplify-gamelin

« Je veux comprendre le monde selon votre point de vue. Je veux savoir ce que vous savez, comme vous le savez. »

Ces paroles du défunt anthropologue américain de renom James P. Spradley pourraient habilement décrire la motivation derrière un projet ethnographique qui a permis de recueillir plus tôt cette année de nouvelles perspectives dans un parc situé au cœur de Montréal.
Nichée entre la Grande Bibliothèque, la gare d’autocars de Montréal, un édicule de la station de métro Berri-UQAM et quelques tours de bureaux, la place Émilie-Gamelin est un carré de verdure planté dans le cœur palpitant de la métropole québécoise. « C’est un microcosme de Montréal », dit Karoline Truchon, directrice scientifique d’Amplifier Montréal.
En août et en septembre derniers une équipe d’ethnographes est allé à la rencontre des individus de divers horizons qui gravitent autour du parc, afin d’y recueillir leurs témoignages sur cet espace ainsi que leurs visions de Montréal.
Nommé « Amplifier Gamelin », ce projet s’inscrit parmi les initiatives du mouvement Amplifier Montréal [lien] dont un des objectifs est de faire entendre les points de vue des Montréalais sur leur ville et ce qu’ils souhaitent voir s’y développer. Les témoignages recueillis aideront les philanthropes que fédère Amplifier Montréal à diriger leur soutien financier vers des initiatives qui correspondent aux souhaits et aux besoins des citoyens.

« J’ai été dans des grandes villes où est ce que c’est très stressant, beaucoup de mouvements et puis beaucoup de tension entre les gens. Surtout en Europe, j’arrive de la Belgique et de la France. Du coup, avec tout ce qu’il s’est passé la dernière année, la tension sociale est palpable entre les gens. Et puis, quand je suis revenue, c’est quelque chose, il y un grand stress qui est juste redescendu. Parce qu’à Montréal, étant confrontée à plein de gens différents, je me dis que c’est plus serein de se promener à Montréal, Montréal la métropole, que d’autres grandes métropoles comparables quoi. »  — Entrevue avec Isabel, 25 août 2016

Un panorama à 360 degrés

« Souvent, les gens nous prennent pour des journalistes, avec nos enregistreurs, nos calepins et nos caméras », reconnaît Marie-Claude Paradis-Vigneault, l’une des sept ethnographes d’Amplifier Gamelin. Sauf qu’en ethnographie, il n’y a ni ligne éditoriale à respecter ni quête de la citation-choc ou de l’image forte qui feront réagir le public. L’équipe dirigée par Karoline Truchon a même choisi de travailler sans hypothèse de départ, question de se mettre entièrement à l’écoute des individus.
Les ethnographes ont donc pris le temps de tisser des liens avec les habitués, au fil d’une présence assidue sur le terrain. « Parfois, je me contente de m’asseoir, explique Marie Meudec, l’une des ethnographes du projet. C’est surprenant à quel point les gens viennent à nous. J’ai une bonne capacité d’écoute, alors ils peuvent me parler longtemps. S’ils me demandent d’aller échanger des bouteilles au dépanneur pour eux, je le fais. En ethnographie, on vit avec les gens. On est dans la durée. »
Lorsque l’interlocuteur se sent prêt, l’ethnographe mène avec lui une entrevue plus officielle. Cet échange enregistré est par la suite transcrit et analysé par l’équipe. Les entrevues sont également diffusées en versions audio et écrite quasi intégrales sur la plateforme Web d’Amplifier Gamelin. « Nous avions envie que les gens qui vont sur le site puissent entrer dans les témoignages et se faire leur propre narration », explique Karoline Truchon.

« Je suis dans la rue. Je vois tout le monde, j’aime tout le monde, je ne déteste personne parce que je suis dans la rue. » — Entrevue avec El Gatto A Neuvo Codé (The Cat with 7 Tails), 24 août 2016

Des habitués du parc aux représentants du Quartier des spectacles en passant par les artistes, les touristes et les intervenants d’organismes communautaires, ce sont au total quelque 110 personnes qui ont décrit aux ethnographes leur rapport à la place Émilie-Gamelin, laissant transparaître en filigrane leurs valeurs et leurs préoccupations.
L’ensemble constitue un panorama complet des points de vue sur ce lieu qui a connu ces dernières années d’importants changements.
 

Revitalisation et cohabitation à l’ordre du jour

Depuis 2015, les étés ne sont plus les mêmes, place Émilie-Gamelin. Dans le but de revamper l’image de ce parc associé aux itinérants et aux manifestants, le Quartier des spectacles a donné à Pépinière&Co le mandat d’y aménager un espace convivial pour l’ensemble de la population. Aux pieds des lettres de métal qui épellent « Jardins Gamelin » dans un style évoquant la célèbre enseigne Farine Five Roses se trouvent désormais un resto-bar, un sentier végétal, un espace de jeu, une scène, un coin potager.

« Je crois encore que [Montréal] est la dernière ville bohème. C’est un des derniers lieux où un artiste peut encore avoir un atelier et un appartement. Mais ça dépend s’il a un partenaire ou non. Je veux dire par là que c’est plus difficile pour une personne seule, mais c’est encore abordable d’une certaine manière, si l’on compare à d’autres grandes villes, et je l’apprécie beaucoup. Je trouve aussi les gens compréhensifs. » — Entrevue avec Andy Williams, 18 août 2016

Ce nouvel aménagement de la portion sud du parc est un thème récurrent des entrevues menées par les ethnographes d’Amplifier Gamelin. « Il y a une tension entre la place Émilie-Gamelin et les Jardins Gamelin », note Karoline Truchon, qui relève cependant dans les entrevues la volonté marquée de ne pas chasser les itinérants du parc.
Des frictions se manifestent aussi dans les échanges informels et les comportements, observe l’ethnographe Méralie Murray-Hall : « Plusieurs usagers utilisent la consommation d’alcool comme façon de contester ce nouvel aménagement », par exemple en buvant juste à l’extérieur des limites de la terrasse.
Marie Meudec précise que les critiques à l’égard des Jardins Gamelin ne sont pas le fait d’un groupe en particulier. Elles viennent d’individus de tous horizons, qui sont tantôt enthousiastes, tantôt plus critiques au sujet des Jardins.
Leur complexité est d’ailleurs un trait saillant des témoignages qu’ont recueillis les ethnographes d’Amplifier Gamelin. « Les discours des gens sur les lieux sont complexes et nuancés. Ce sont les organisations qui simplifient les discours », souligne Karoline Truchon, qui compte mener d’autres projets ethnographiques du genre ailleurs dans la métropole.
L’équipe d’Amplifier Gamelin poursuivra au cours des prochains mois son analyse de la centaine de témoignages qu’elle a recueillis, mais la directrice scientifique est déjà convaincue d’une chose : « Les gens sentent que ce parc un endroit spécial, une sorte de cocon où une autre forme de vie se crée… »
Pour d’autres transcriptions d’entrevue, visitez Amplifier Gamelin.